Dans le Mois Suisse d’avril 1945. « Criminels de guerre… » : Le premier grand article d’Amaudruz

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Rétrospective Gaston-Armand Amaudruz

Article de G.-A. Amaudruz paru dans l’édition d’avril 1945 du Mois Suisse littéraire et politique, Revue Nationale et Européenne, 7e année, No 73 – Avril 1945, pages 75-89.

Criminels de guerre…

En cas de défaite allemande, la multitude des vainqueurs parlera plus fort que jamais de responsabilité, justice et châtiment. Ne descendons pas ici dans les abîmes de mystère où le terme « responsabilité » a plongé les penseurs de tous les temps et concédons aux accusateurs, pour ne point terminer en deux mots l’examen de leur thèse, ce libre-arbitre dont ils ont besoin afin de trouver des coupables.

Nous ne chicanerons pas davantage sur la validité du raisonnement causal, en vertu duquel on entend déterminer les facteurs de cette guerre. Demandons-nous seulement si d’autres circonstances que la volonté allemande ont joué un rôle dans le déclenchement des hostilités, ce qui réduirait la part du Reich.

On peut avec assez de raison prétendre que les clauses territoriales du Traité de Versailles ont créé un climat particulièrement favorable à un nouveau conflit, sitôt l’Allemagne remise de la défaite. Le maintien de ces clauses ne se concevait que par l’esclavage perpétuel ou l’extermination progressive du vaincu.

Ce résultat ne s’étant pas produit, une conflagration mondiale devenait inévitable, si les anciens vainqueurs persévéraient dans leurs dispositions. Et il allait de soi qu’ils ne renonceraient pas volontairement aux avantages de la victoire.

Beaucoup reconnaissent qu’en effet « Versailles » contribua puissamment à la situation actuelle, mais en rejettent la faute sur le Reich, coupable à leur sens du conflit de 1914-1918. Même en leur donnant raison, nous pouvons dire que ce Traité est dû au moins autant à l’humaine nature des maîtres de l’heur qu’à la faute allemande. Mais une telle faute est fort loin d’être établie.

On a proclamé, assez et sur tous les tons, l’entière responsabilité germanique dans la Première Guerre mondiale. En fait, le problème s’avère autrement complexe. Certes, depuis l’abdication de Bismarck, le gouvernement allemand a commis des erreurs. Un seul exemple. Pour les beaux yeux de l’Angleterre, il jeta la Russie dans les bras de la France, en refusant, malgré l’insistance du Tsar, de renouveler l’accord de 1881. Une fois la rupture consommée, Londres cessa ses amabilités envers Berlin, se tourna vers Paris et ce fut la fameuse visite d’Edouard VII. Le Japon ayant entre temps négocié avec la Grande-Bretagne, la solitude du Reich devint saisissante. Il ne restait que l’Autriche-Hongrie et l’Italie. Ce renversement de forces constitua un pas de géant vers les hostilités… Cependant, de semblables maladresses ne sauraient compter pour des crimes et bien des faits troublants déposent en faveur de fautes concomitantes graves. L’attitude de l’Angleterre, son lent travail diplomatique en vue d’isoler une Allemagne qui développait sa puissance maritime, le désir français de récupérer la litigieuse Alsace-Lorraine, les convoitises russes sur les Balkans expliquent en une mesure appréciable les événements de 1914. Sans nous attaquer à l’ensemble de la question, ce qui mènerait trop loin, bornons-nous à citer ces détails : le rôle du colonel Dimitrievitch dans l’attentat de Sarajevo, la mobilisation clandestine russe le 26 juillet déjà, ouvertement décrétée par le Tsar le 30, à 11 heures du matin, soit avant la mobilisation austro-hongroise…

On ne se trouve donc aucunement devant l’« évidence » qui a cours auprès du public et l’on peut admirer la légèreté avec laquelle l’opinion mondiale prononce ses verdicts.

Notre bref préambule suffit à ébranler le fondement éthique de « Versailles » et à découvrir en ce dernier un facteur quasi inhumain, une sorte de fatalité construisant sur la faiblesse et l’égoïsme des vainqueurs la prison des espérances en une réconciliation européenne.

Une autre cause, intercurrente, fut l’action sémitique. Il est incontestable que les Juifs, chassés d’Allemagne, ont poussé à la revanche — cela soit dit sans effleurer la « question juive ».

Le problème des frontières, insoluble dans le cadre des nationalités, représente un facteur de plus. Des noms comme Alsace-Lorraine, Dantzig, Autriche-Hongrie, Transylvanie, Balkans… évoquent suffisamment ce déterminisme historique et géographique.

Mentionnons à cet égard que la division entre les pays d’Europe a été entretenue, provoquée, par la politique traditionnelle anglaise, — et nous touchons au facteur où une volonté consciente est intervenue de manière notable.

Il est encore un point susceptible d’avoir exercé une influence aggravante et qu’il me coûte de rapporter tant le phénomène est tragique. C’est la tentative nationale-socialiste de rétablir l’unité européenne, en utilisant à cet effet une guerre inévitable, pour mettre fin radicalement à l’écrémage systématique des générations par des luttes intérieures. Si le Reich, après ses premières victoires, avait limité ses buts au maintien de son intégrité, un compromis n’était pas exclu. Et voilà le tragique : les tentatives d’arrêter le déclin de l’Europe, si elles échouent, le hâtent. Napoléon a affaibli la France, le continent tout entier, en voulant le contraire…

Je laisse à chacun d’évaluer si un échec transforme en « crime » une entreprise généreuse en cas de succès…

Les adversaires du Reich auront-ils aperçu ces nombreuses faiblesses de leur position, pour mettre l’accent sur les « atrocités germaniques » ? Il ne m’appartient pas de répondre. Aussi examinerai-je uniquement en lui-même ce nouveau chef d’accusation. Tout un courant d’opinion chez les Alliés réclame le châtiment des criminels de guerre. Les gouvernements en font la promesse.

Les accusés, nous dit-on, seront déférés devant destribunaux du pays où les méfaits auraient eu lieu.

Comme s’il s’agissait de délits de droit commun, on se propose d’appliquer le principe de la territorialité… Faut-il faire observer que les « abominations » dont on se prévaut revêtent un caractère international ? C’est en qualité d’Allemand et non de simple particulier que le soldat sera presque toujours intervenu, le plus souvent par ordre. C’est en Français, Russes, Yougoslaves que les juges prononceront. Le principe que nul ne peut à la fois être juge et partie interdit la juridiction locale envisagée, ce qui se fonde sur le désir d’aboutir à des arrêts impartiaux…

Un tribunal français, par exemple, tiendra sans autre les représailles pour des crimes ; l’accusation demandera la peine de mort contre une série de prévenus ; la cour, animée de « sentiments français », accordera sans difficulté ; et qu’importe si le fait n’est pas établi avec rigueur ou s’il ne constitue pas un « crime » !

Ne voit-on pas que ce tribunal aura tendance à découvrir partout des méfaits et des coupables ? Son inévitable partialité provient du caractère international des « délits », et il faudrait, pour étudier les griefs, une instance neutre supérieure, à ce jour inexistante. De quelle façon la former, si on la veut véritablement « neutre » ? Il est significatif à ce sujet que l’arbitrage obligatoire entre Etats n’ait pas été réalisé et que par ailleurs le choix des arbitres entre parties désireuses de transiger ait constamment présenté la difficulté majeure…

Il sera curieux de voir si les « Alliés », supposés vainqueurs, vont considérer les criminels de guerre comme de simples particuliers ou des organes du Reich. Quoi qu’il en soit, la punition bouleverserait les usages du droit des gens. Si l’on considère les futurs inculpés comme des organes du Reich, on dégage leur responsabilité privée : ils ont fonctionné en tant que rouages d’un mécanisme les dépassant ; l’Etat seul peut être mis en cause. Si l’on considère les futurs inculpés comme ayant agi en simples particuliers, on devrait subordonner leur châtiment à une demande d’extradition ; l’Etat, cette fois, ne saurait être mis en cause. Ainsi l’on heurtera la coutume, soit en se vengeant sur l’individu de torts imputables à l’Etat, soit en passant d’office à la répression d’actes privés de l’individu ou en rendant l’Etat responsable de ceux-ci.

Penchons-nous toutefois une seconde sur les obstacles qui surgiront au cas où les vainqueurs se dépenseraient à sauver un semblant de légalité. Les voici donc requérant la livraison des fauteurs à condamner. Le premier ennui est que le droit des gens, cette chose peu évoluée, n’impose pas aux Etats l’obligation d’extrader s’ils ne l’ont pas contractée par un traité ou du moins par une déclaration réciproque. Or — et c’est ici que l’ennui s’accentue — les traités en vigueur jusqu’à la guerre ne laissent aucune place aux répressions annoncées. Ces conventions ont l’impertinence de ne pas contraindre les pays à livrer leurs nationaux et le mauvais goût d’admettre les refus pour les infractions « politiques ». Pour extrader, il faut aussi que le méfait soit punissable et dans l’Etat requérant et dans celui requis ; il faut encore que ni dans l’un ni dans l’autre la prescription ne soit invoquable… Devant cet ennui, vraiment mortel, les coalisés devront recourir aux grands moyens : le « super-Versailles » contiendra des stipulations dérogeant aux usages et exigeant l’extradition pure et simple. Mais une deuxième contrariété entre en scène : la scabreuse question des compétences. Lorsque l’infraction relève également des tribunaux du pays sollicité, aucune disposition internationale ne force celui-ci à céder le pas. Les Allemands déclareront : « Les accusés ont à répondre devant nos juges, car les actes reprochés tombent sous le coup de nos lois ». Les maîtres de la paix n’auraient alors que la ressource de porter au pouvoir un gouvernement docile ayant pour tâche d’étouffer les récriminations, ou bien ils seraient réduits à susciter des « chambres » chargées d’adapter les lois avec effet rétroactif, en sorte d’éviter toute double compétence. Seulement, la mascarade juridique commencerait à se faire trop visible…

Ces perturbations découlent de la nouveauté du phénomène. Assurément, il n’est pas neuf de condamner pour motifs politiques ; non seulement des subalternes, mais des hauts placés, des généraux, des chefs d’Etat (1) ont dû comparaître. Cependant cela se déroulait sur le plan intérieur : dans la règle, les tribunaux étaient du pays de résidence de l’accusé (à part les cas d’extradition selon la voie normale). L’aspect révolutionnaire des intentions « alliées » consiste en ce que l’on entend poursuivre sur le plan international, sans égard pour la souveraineté de l’Etat vaincu, ceux qui figurent sur les listes… Certes, au cours des siècles, mainte armée a sévi contre des troupes adverses, y compris les chefs, — les a même massacrées ; pourtant aucun appareil judiciaire n’accompagnait l’opération, effectuée en vertu du droit du plus fort (2). Or on a résolu, aujourd’hui, d’y mettre les formes ! Et celles-ci n’existant pas, il sera nécessaire de les inventer…

Cette innovation n’apporte-t-elle à ses protagonistes que des avantages ? Je me permets d’en douter. Admettons un instant que, contre l’apparence, l’Allemagne gagne la guerre : avant le dernier combat, l’imprévu peut redresser les parties les plus désespérées, provoquer les péripéties les plus surprenantes ; et où ne prendrait-on l’omniscience d’affirmer que le Reich ne possède point d’atouts ? Si donc la fortune changeait de camp, le programme des « Alliés » risquerait de se retourner contre eux et les inculpés de se recruter ailleurs que prévu. Ce n’est pas tout : quelle extension donner au concept « criminel de guerre » ? Le limitera-t-on aux échelons hiérarchiques inférieurs, aux soldats qui ont obéi et aux supérieurs immédiats qui ont seulement transmis les ordres ? N’estimera-t-on pas logique de remonter aux instigateurs ? Alors où s’arrêter ? Rien n’empêchera de mettre sur la sellette les dirigeants, soit MM. Hitler, Goebbels, Himmler, Goering. Beaucoup jubileront à cette idée, — mais s’il y a revirement, les criminels de guerre seraient MM. Churchill et Staline ! Et quand la lutte se déciderait pour ces derniers, l’avenir, sous forme d’une prochaine guerre, est une épée de Damoclès sur la tête des « juges » et chefs d’Etat victorieux, car qui peut se montrer certain d’un triomphe perpétuel ?…

Si par miracle les coalisés pressentaient ces inconvénients, s’ils avouaient que le jeu n’en vaut pas la chandelle, ils se trouveraient néanmoins en danger d’être pris par leur propre décision.

Déjà les Montagnards, lors du procès du roi, disaient afin d’encourager à l’extrémisme : « Si Louis est innocent, nous sommes tous des rebelles… ». Semblable est la situation des « Alliés ». « Si les Allemands ne sont pas des barbares et des criminels, le traitement qu’on leur réserve n’a aucun fondement moral et juridique ».

Nous avons là l’engrenage des pires vendettas internationales. « Si l’ennemi n’est pas totalement méprisable, c’est moi qui le suis pour l’avoir pareillement traité ». Telle serait, consciente ou non, la formule des plus violents déchaînements de haine.

Outre que les châtiments promis serviraient de précédents, ils porteraient un coup irréparable à la souveraineté des nations. Le chef, incarnation de son pays, est-il traîné en tribunal comme un vulgaire criminel, c’est l’Etat lui-même assimilé à un malfaiteur. C’est légaliser la dictature des blocs politiques géants, les « juges » de ce monde.

Et ne claironnait-on pas que les « Alliés » secouraient les petits Etats ?… La Pologne… Il serait cruel d’insister.

Les répressions projetées, arbitraires et partiales, dangereuses pour l’avenir, sont enfin unilatérales. Il n’est question que d’Allemands à punir. On ne parle point, bien entendu, de donner suite à d’éventuelles accusations contre des soldats, officiers ou dirigeants « Alliés » coupables au même titre ! Personne n’a l’idée de les déférer devant des tribunaux allemands ! — ce qui devrait se faire avec autant de droit que l’inverse.

On pense probablement que des « barbares » sont indignes des droits réservés aux défenseurs de la Civilisation.

Et chacun sait que le « Bien » a toujours fini par triompher ; d’où il résulte sans conteste qu’une victoire finale démontre le bon droit du vainqueur ! Les ténèbres auraient mauvais ton de se plaindre d’être exterminés par la lumière…

Pour les tenants d’une telle argumentation, il ne reste qu’à examiner la réalité des prétendus crimes de guerre.

Il est d’abord étrange que ces actes atroces se soient brusquement vus dénoncés depuis l’invasion libératrice.

Auparavant, nous n’en avions guère d’échos.

Ainsi, durant plus de trois ans d’occupation, à part l’affaire des otages, il n’y aurait point eu de massacres de nourrissons, de femmes, de vieillards ? point de pauvres victimes passées toutes vives sous la scie à ruban ? — car je ne ferai pas aux Français l’injure d’attribuer leur long silence à la peur devant une Allemagne puissante…

Pourquoi donc ces « horreurs » ont-elles commencé de façon appréciable au moment où les revers du Reich se multipliaient ? Ne s’agirait-il point par hasard d’une campagne de calomnies destinée à justifier les mesures de paix, je veux dire d’oppression, auxquelles on songe avec sérieux et dont on discute avec intempérance étant donné la victoire prochaine ?

Oh ! répondra-t-on, c’est le désespoir qui a poussé les Germains au carnage.

Poursuivons.

On a reproché aux troupes occupantes les représailles, soit surtout l’exécution d’otages. Il convient de relever d’emblée que cette initiative a suivi une longue série d’attentats.

Sans doute, des représailles sont à regretter, car elles atteignent souvent peut-être des innocents, mais elles se révèlent indispensables. — Je vous imagine commandant de compagnie quelque part. Vos sentinelles tombent régulièrement sous les balles de francs-tireurs. Vous recherchez les coupables : peine perdue ! La population conspire à cacher leur fuite, à les nourrir, à les renseigner pour de nouveaux attentats. Leurs auteurs, devant les investigations, s’évaporent. Le pays ne contient que d’honnêtes agriculteurs affairés à leurs charrues ! — Que ferez-vous ? Allez-vous laisser tuer vos hommes jusqu’au dernier ? Vous emprisonnez des otages ; cela ne suffit pas. Vous menacez ouvertement de les fusiller, si les francs-tireurs persistent ; inutile, on croit à un bluff. Vous en tuez quelques-uns ; — enfin les meurtres cessent, parce que chacun tremble pour les siens se trouvant parmi les otages. — Eh bien, mon Capitaine, n’êtes-vous pas obligé malgré vous de faire ce qu’on reproche aux Allemands ?

Vous n’écoutez rien ? Vous m’objectez l’incendie de Saint-Gingolph, les femmes violées, les enfants mis en pièces ?

Il sera intéressant d’apprendre par la suite le fond de vérité dans ces histoires horrifiques, colportées, embellies, augmentées, enrichies de détails affreux et propres à donner la chair de poule. On découvrira vraisemblablement qu’en la plupart des cas où tout n’est pas fictif il s’est agi de l’œuvre de quelques détraqués, comme il y en a dans toutes les armées et dont on ne peut rendre un peuple moralement responsable ; que dis-je, eux-mêmes sont irresponsables.

Mais je sais la véritable arrière-pensée du réquisitoire contre les « criminels de guerre ». A part la vengeance, on veut un moyen d’éliminer ceux qui oseraient résister après la défaite. On leur trouvera sur le champ un crime de guerre : mon Dieu ! les tribunaux ne seront point si regardants… Cela permettra d’exécuter, de déporter les hommes ayant le courage de leurs idées nationales-socialistes.

Qui s’en étonnera d’ailleurs ? Résister à la Civilisation, n’est-ce pas un forfait déjà ?…

« Le sort des Allemands, trancheront quelques spectateurs, nous indiffère après tout, pourvu que nous continuions notre petite vie tranquille… »

Le raisonnement, à condition d’être à courte vue, est soutenable. Il en va autrement, si l’on envisage des échéances plus longues. Une Allemagne disloquée, affamée selon les plans Morgenthau ou Vansittart, sera difficilement à même de poursuivre son apport culturel. Les vainqueurs, contraints de s’en passer, se verront de ce fait punis en une certaine mesure de leur victoire. Et lorsque la population du Reich, à la suite des dits plans, aura décru de moitié — vu les famines, les déportations, les conditions sociales inférieures — le monde devra également se passer de ce sang germanique dont la force vitale n’est plus à mettre en évidence…

Qui sait si les conséquences lointaines d’une telle politique de rancune n’annuleront pas mille fois les pauvres avantages escomptés !

Il y a un autre aspect, peu réjouissant, d’un échec allemand.

Celui qui, par extraordinaire, se prendrait à rêver à notre continent et s’interrogerait, en se rappelant le passé de ce dernier, sur les lendemains possibles parviendra aisément à la conclusion que, devant l’unité proche-asiatique et américaine, celle de l’Europe représente pour nous l’unique moyen de ne pas devenir en fait une colonie. Le grand nombre croira cet homme dans l’erreur ou jugera que devenir une colonie n’est pas une catastrophe. Mais notre individu aura, pour ne point partager l’opinion courante, les raisons suivantes : il est inquiétant de réfléchir à l’importance croissante des guerres. Avec les 700 000 hommes de la levée en masse de 1793, avec le million de soldats mis sur pied par Napoléon en 1812, avec les 10 millions de combattants durant la Première Guerre mondiale, chiffre aujourd’hui dépassé, nous sommes bien loin des modestes batailles d’autrefois, des 150 000 hommes à Cannes en 216 avant J.-C., des 70 000 à Lutzen en 1632. Même en tenant compte des populations augmentées, la progression demeure frappante… Il ne semble pas injustifié de déplorer ce processus, si l’on connaît la « sélection » opérée par la guerre. Apprenant la mort d’un ami sur le front, certains auront murmuré : « les meilleurs nous quittent », et auront touché, sans le savoir, à un point important. En effet, on prélève d’abord pour les armées les individus les plus forts physiquement. La mort fauchera de préférence parmi eux, tandis que les êtres mal conformés, malades ou malingres resteront pour la reproduction. Parmi les soldats, la mort fauchera de préférence les plus courageux, parce que, par définition, ils affrontent le plus grand péril. Les lâches subsisteront. La mort choisira aussi les plus généreux, car ils s’exposent volontiers pour l’amour des leurs. Face à cette sélection à rebours, on se sent autorisé à condamner les guerres quels que puissent être leurs bienfaits « pédagogiques », et à rechercher comment supprimer celles-ci, malgré les gens qui répètent. « Il y en a toujours eu, il y en aura toujours ». Et en se souvenant que l’empire romain a apporté plusieurs siècles — incroyable n’est-ce pas ? — plusieurs siècles de paix, à part quelques expéditions coloniales négligeables, on se demandera si cet état de choses dépend de l’unité politique alors réalisée. On sera amené à l’admettre — et voici la contre-épreuve — que les crises plus sanglantes ont accompagné les guerres de divisions intérieures : les guerres de Cent ans, de Trente ans, celles de Religion en offrent des exemples…

Cela étant, et si l’on considère les conflits actuels comme des guerres civiles entre provinces européennes, on est fondé de souhaiter l’unité continentale, d’autant plus que l’Amérique, la Russie sont devenues des blocs politiques menaçants — et forts surtout de notre désunion. Il serait naïf d’imaginer ces puissances montantes reculant de respect devant notre glorieux passé, notre culture ! Elles poursuivront froidement leurs intérêts. Or il y a profit à s’emparer de pays sans défense pour en exploiter les ressources, bref à coloniser.

Et cela n’équivaudrait point à une catastrophe ? Le sort de certaines races devrait pourtant nous instruire. L’Australie a assisté à la quasi-disparition de ses indigènes devant les blancs ; les Peaux-Rouges ont fondu à vue d’œil sous l’influence civilisatrice franco-anglaise, ce qui n’empêche pas les colonisateurs de verser à présent des larmes de crocodile sur les malheureux Peaux-Rouges. Quand l’Europe aura perdu presque tous ses indigènes, ceux-ci, donc nos descendants, auront le cas échéant la satisfaction de se sentir pleurer dessus.

Voilà les raisons de notre Européen avant l’heure pour ne point se rallier à l’avis du grand nombre et pour souhaiter une solidarité continentale. Que dira cet homme des projets alliés, projets se ressemblant tous par le désir de traiter l’Allemagne aussi durement que possible ? Poser la question, c’est y répondre.

Il trouvera désastreuses les idées de morcellement, d’occupation, de punition, et y verra le début de la colonisation mentionnée plus haut. Se remémorant le Traité de Versailles, déjà très sévère, il craindra que les « Alliés », si leur succès est total, n’aillent plus loin dans la sévérité. A l’époque, on se proposait aussi de châtier les « criminels de guerre », mais, les combats finis, ces projets furent peu à peu oubliés.

En sera-t-il de même cette fois ? Il faudrait pour cela voir les mêmes forces en présence. Or, actuellement, il est des éléments nouveaux : une Russie exigeante intervient et les Juifs aspirent à se venger de l’antisémitisme national-socialiste. Ces deux forces poussent à l’intransigeance, et de nombreux esprits décident qu’à Versailles on s’est montré beaucoup trop doux. Un autre élément, assez sinistre, est le caractère d’extermination que les guerres prennent de plus en plus. Vu la pullulation humaine, nous approchons de conflits dont le seul but sera de débarrasser le pays de ses habitants afin de faire place aux mieux armés… C’est pourquoi il faut s’attendre en l’occurrence à une mise à exécution des « plans de paix » ; et la réalisation de cette menace, dénuée de toute justification morale ou juridique, serait, si nous adoptons l’optique ci-dessus, un attentat contre l’Europe.

1) Chacun se souviendra des cas de Louis XVI, de Charles 1er, de Marie Stuart.

2) Les tueries de ce genre abondent ; le massacre de la garnison de Grandson par les hommes de Charles le Téméraire, le sac de Magdebourg par Tilly en sont de célèbres exemples.

Source : Le Mois Suisse littéraire et politique, Revue Nationale et Européenne, 7e année, No 73 – Avril 1945, pages 75-89

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