Blocage des réseaux sociaux russes par Kiev : « une décision que prendrait toute victime qui se respecte »

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Actées par un décret du président Petro Porochenko, ces mesures controversées visent en particulier VKontakte ("En contact"), souvent présenté comme l’équivalent russe de Facebook à l’audience considérable dans toute l’ex-URSS, mais aussi Odnoklassniki ("Camarades de classe") ou le moteur de recherche Yandex. Elles toucheront des millions d’utilisateurs ukrainiens.

Les autorités russes et occidentales ont vivement critiqué la décision de Kiev de bloquer l’accès aux médias sociaux russes sur son territoire. Une décision, est-il fréquemment avancé, que l’Ukraine n’a par ailleurs pas les moyens d’appliquer et qui représente une violation manifeste de la liberté d’expression.

Il n’y a pas de doute que Kiev aura du mal à faire respecter cette interdiction: il y a beaucoup de solutions de contournement et sur internet en Russie certaines d’entre elles sont précisément décrites. Et il est également regrettable que le gouvernement ukrainien se sent obligé d’entreprendre une action qui peut être considérée a priori comme une restriction à la liberté des médias.

Mais ceux qui condamnent l’Ukraine pour ces mesures ont échoué à replacer celles-ci dans leur contexte. D’une part, la propagande russe a joué un rôle plus important en Ukraine que dans toute autre ancienne république soviétique non-russe parce qu’il y a beaucoup de russophones en Ukraine. Kiev a le droit d’être inquiet sur tous les canaux que Moscou peut utiliser pour déstabiliser la situation.

Et d’autre part, la Russie a envahi l’Ukraine, et les réseaux sociaux sont un moyen de communication qui remplace de nos jours le courrier postal et les appels téléphoniques. Dans le passé, personne ne se serait attendu à ce qu’un gouvernement dont le territoire a été envahi par un autre permette à ses citoyens de téléphoner sans restriction et de communiquer par courrier avec les citoyens du pays ennemi.

Imaginez la réaction de Moscou si les Russes avaient essayé d’envoyer ou de recevoir du courrier avec les Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale ou celle de Washington si des Américains avaient cherché à passer des appels téléphoniques réguliers vers le Japon impérial pendant le même conflit. Avec ces mesures l’Ukraine n’a fait ni plus ni moins que l’URSS ou les Etats-Unis en leur temps.

Cette opinion est-celle du journaliste moscovite Alexandre Khots dans un article paru le 19 mai sur le portail Kasparov.ru et il mérite d’être prise au sérieux, car un trop grand nombre de ceux qui condamnent les actions de Kiev ignorent le contexte dans lequel les autorités ukrainiennes les prennent (kasparov. ru / material.php? id = 591E94D389D6E).

« Dans les années 1940, Alexsandre Khots commence, il n’y avait pas Internet mais il y avait un système de poste et de téléphone. Compte tenu du désir légitime partagé par nombre de combattants de préserver la « communication complète » entre les peuples « il faut imaginer combien de citoyens soviétiques et allemands auraient pu avoir envisagé de faire usage de ces moyens de communication et ce qui leur serait arrivé s’ils l’avaient fait. »

Selon le commentateur, sur un ton ironique, « il est regrettable que dans ces années il n’y avait pas d’Observatoire des droits humains pour appeler l’URSS à rétablir les liens culturels avec le Reich, puissance occupante. »

L’action de Kiev est peu susceptible d’être totalement efficace, poursuit Alexandre Khots, mais la question essentielle est pourquoi cette mesure a été prise. Ce qui est arrivé c’est que « la partie Ukrainienne a fait pas supplémentaire symbolique vers la rupture des liens culturels et de l’idée d’ un seul  espace culturel» avec la Russie, ce qui est difficilement réalisable « entre un attaquant et sa victime».

Individuellement, les Ukrainiens ont encore la possibilité de maintenir des liens avec les Russes s’ils le souhaitent. « Mais l’Ukraine en tant qu’Etat et pays ne peut avoir de liens privés d’aucune sorte avec l’ennemi. Sberbank, la télévision russe, la presse russe et les ressources Internet russes sont étrangers « .

Ce qui est vraiment étrange, ce n’est pas que l’Ukraine doive expliquer pourquoi elle se trouve contrainte à ces mesures étant donné qu’elle est victime d’une agression. Mais plutôt que tant de gens en Russie et en Occident réagissent comme si l’Ukraine avait fait quelque chose de criminel. Si la Russie veut maintenir un espace culturel commun avec l’Ukraine, il faut d’abord qu’elle « mette fin à l’occupation et retire ses forces. »

Ce ne sera qu’une première étape étant donné ce que les forces russes ont fait et continuent à faire. Mais jusqu’à ce que le retrait des forces intervienne, personne ne devrait prendre les plaintes russes sur ce que Kiev a fait au sérieux. Cette décision est celle que prendrait toute victime d’agression qui se respecte – et très probablement plus tôt que celle prise par l’Ukraine.

 

Source : traduction libre d’un article (en anglais) paru dans Window on Eurasia / Paul Goble

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