Etats-Unis – Les origines françaises du cri de ralliement des nationalistes blancs “You Will Not Replace Us”

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“You Will Not Replace Us!”: Richard Spencer (veste et chemise noire) mène une manifestation à Charlottesville contre le retrait de la statue du général Lee.

Aux Etats-Unis la « théorie du grand remplacement », élaborée par l’écrivain Renaud Camus, fédère des néonazis, des membres de l’« alt-right », du Ku Klux Klan ou des supporteurs de Trump. Thomas Chatterton Williams, essayiste et journaliste, publie une longue enquête sur le succès que rencontrent dans son pays certains idéologues français d’extrême droite.


Nous offrons ici à nos lecteurs une traduction en français de cet article paru le 4 décembre 2017 dans le New Yorker, magazine américain réputé pour la qualité de ses critiques et reportages. Texte original en anglais de Thomas Chatterton Williams (photo ci-dessous), rédacteur collaborateur pour le Times Magazine, qui travaille à un livre sur l’identité raciale.


 

Le Château de Plieux, château fortifié au sommet d’une colline dans le sud-ouest de la Gascogne, domine des champs vallonnés parsemés de bosquets et de fermes. Un drapeau tricolore est hissé au-dessus de la pierre beige usée. La tour nord-ouest, construite au XIVe siècle, offre une position idéale pour surveiller les hordes d’envahisseurs. A l’intérieur du caverneux second étage du château, sur un bureau chargé de livres, Renaud Camus, propriétaire de la propriété âgé de soixante et onze ans, est assis à un iMac et tweet des avertissements terribles sur le destin démographique de l’Europe.

Dans l’après-midi du mois de juin où je visitais le château, Camus – pas de relation avec Albert – portait un costume d’été et une cravate. Plusieurs autoportraits peints, suspendus dans le bureau, multiplient son regard aux yeux bleus. Camus a passé la majeure partie de sa carrière comme critique, romancier, diariste et essayiste de voyage. Le seul de ses quelque cent livres à être traduit en anglais, «Tricks» (1979), se présente comme « une odyssée sexuelle d’homme à homme » et comprend une préface de Roland Barthes. Le livre décrit les affectations polyglottes de Milan au Bronx. Allen Ginsberg en a dit: « Le monde de Camus est complètement celui d’un nouveau citadin homosexuel, à l’aise dans une demi-douzaine de pays. »

Mais depuis quelques années, le nom de Camus est moins associé à l’érotisme qu’ à une seule formule poignante, le grand remplacement. En 2012, il en fait le titre d’un livre alarmiste. Selon lui, les Européens « blancs » autochtones sont en train d’être colonisés à l’envers par les immigrants noirs et bruns, qui inondent le continent, ce qui équivaut à un événement de niveau d’extinction. Le grand remplacement est très simple, dit-il. « Vous n’avez qu’un peuple, et en l’espace d’une génération, vous avez un peuple différent. » L’identité spécifique de la population de remplacement, selon lui, est moins importante que l’acte de remplacement lui-même. « Les individus, oui, peuvent rejoindre un peuple, s’ y intégrer, s’ y assimiler « , écrit-il dans son livre.  » Mais les peuples, les civilisations, les religions – et surtout lorsque ces religions sont elles-mêmes des civilisations, des types de société, presque des États – ne peuvent pas et ne peuvent même pas le vouloir. . . se fondre dans d’autres peuples, d’autres civilisations. »

Camus pense que tous les pays occidentaux sont confrontés à des degrés divers de « substitution ethnique et civilisationnelle ». Il souligne la prévalence croissante de l’espagnol et d’autres langues étrangères aux États-Unis comme preuve du même phénomène. Bien que ses observations ne soient guère disponibles en traduction, ils ont été repris par les milieux de droite et nationalistes blancs dans tout le monde anglophone. En juillet, Lauren Southern, une personnalité canadienne de droite active sur internet, a publié sur YouTube une vidéo intitulée « The Great Replacement », qui a reçu plus d’un quart de million de vues. Sur great-replacement. com, un site Web tenu anonymement, le texte d’introduction déclare: « Le même terme peut s’appliquer à de nombreux autres peuples européens, tant en Europe qu’ à l’étranger. . . où la même politique d’immigration massive de populations non européennes constitue une menace démographique. De toutes les différentes races de personnes sur cette planète, seules les races européennes sont confrontées à la possibilité d’extinction dans un avenir relativement proche. » Le site annonce sa mission de « faire connaître » le terme de Camus qui, conclut l’auteur du site, est plus acceptable qu’un concept similaire, le « génocide blanc ». (Une recherche de cette expression sur YouTube rapporte plus de cinquante mille vidéos.)

« Je n’ai pas de conception génétique des races », me dit Camus. « Je n’utilise pas le mot « supérieur ». Il a insisté sur le fait qu’il se sentirait tout aussi triste si la culture japonaise ou la « culture africaine  » disparaissaient à cause de l’immigration.

Le partenaire de Camus est arrivé dans l’étude avec un plateau d’argent et a offert du gâteau aux fruits et du café. Camus, quant à lui, m’ a parlé de son « moment pilule rouge», un terme de l’alt-right dérivé d’une scène du film « The Matrix », pour la décision de devenir politiquement éclairé. Enfant, dit-il, c’était un « xénophile » qui se réjouissait de voir des touristes étrangers affluer dans les thermes près de chez lui, en Auvergne. À la fin des années 1990, il commence à écrire des livres de voyage nationaux, commandés par le gouvernement français. Ce travail l’a conduit dans le département de l’Hérault, dont la capitale est Montpellier. Bien que Camus connaisse bien les banlieues noires et arabes de la France et leurs projets de logements urbains subventionnés, connus sous le nom de cités, son expérience dans l’Hérault l’a découragé. Voyageant à travers les villages médiévaux, il a constaté: « Tu vas à une fontaine vieille de six ou sept siècles et s’y trouvent toutes ces femmes maghrébines avec des voiles! » L’afflux démographique n’est plus confiné dans les faubourgs et les régions industrielles de la France, il est omniprésent et transforme l’ensemble du pays. Le problème de Camus n’était pas, comme cela pourrait être le cas pour de nombreux citoyens français, que la symbolique religieuse du voile se heurtait à certains des principes laïcs les plus chers du pays; c’était que les porteurs du voile étaient des intrus permanents dans la patrie de Camus. Il est devenu obsédé par la pureté ethnique décroissante de l’Europe occidentale.

Renaud Camus est à l'initiative des deux premières utilisations directement politiques de la thèse du grand remplacement. D'abord au travers du Parti de l'In-nocence qu'il a fondé en 2002
Renaud Camus. Photo DR.

Camus soutient la politicienne Marine Le Pen, farouchement anti-immigrants. Il a cependant nié appartenir à l’« extrême-droite », affirmant qu’il n’était que l’un des nombreux électeurs qui « voulaient que la France reste française ». De l’avis de Camus, Emmanuel Macron, le centriste libéral qui a facilement vaincu Le Pen au second tour, est l’incarnation des « forces de remplacement« . Macron, nota-t-il caustiquement, « alla en Allemagne pour complimenter Mme. Merkel pour le merveilleux travail qu’elle a fait en accueillant un million de migrants. » Camus tourne en dérision Macron, un ancien banquier, en tant que représentant de la « folie directe de Davos », quelqu’un qui considère les gens comme des unités « interchangeables » au sein d’un ensemble social plus vaste. « C’est une conception très basse de ce qu’est l’être humain « , dit-il. « Les gens ne sont pas que des choses. Ils viennent avec leur histoire, leur culture, leur langue, leur look, leurs préférences. » Il voit l’immigration comme un aspect d’un processus mondial néfaste qui rend tout désuet, de la cuisine aux paysages. « L’essence même de la modernité est le fait que tout – et vraiment tout – peut être remplacé par quelque chose d’autre, ce qui est absolument monstrueux « , dit-il.

Camus peut ne pas se soucier d’étayer ses affirmations. Lors d’une récente apparition à la radio, il a été critiqué par Hervé le Bras, un réalisateur émérite de l’Institut National d’Études Démographiques, qui a déclaré que les proclamations de Camus sur la substitution ethnique étaient basées sur des statistiques exagérées sur le nombre d’étrangers entrant en France. Par la suite, Camus répondit sur Twitter: « Depuis quand, dans l’histoire, un peuple avait-il besoin de la « science » pour décider si elle était envahie et occupée? ».

Camus est devenu l’une des figures les plus citées à droite en France. Il est un interlocuteur régulier de grands intellectuels comme Alain Finkielkraut, le philosophe juif conservateur, qui a qualifié Camus de « grand écrivain », et quelqu’un qui a « forgé une expression qui est entendue partout et tout le temps ». Camus a également des critiques de premier plan: l’essayiste et romancier Emmanuel Carrère, un ami de longue date, lui a publiquement reproché, en écrivant que « l’argument  » Je suis chez moi ici, pas chez vous est incompatible avec la « justice mondialisée ». Mark Lilla, un historien de l’université de Columbia de la mentalité réactionnaire européenne, a décrit Camus comme « une sorte de tissu conjonctif entre l’extrême droite et la droite respectable ». Camus peut jouer le rôle d’un réactionnaire « respectable » parce que son opposition à la mondialisation multiculturelle est plausiblement hautaine, principalement esthétique, voire bien élevée, loin de la brutalité manifeste des skinheads et des nationalistes blancs tatoués qui pourraient mettre en œuvre les idées xénophobes exprimées dans « Le Grand Remplacement ». (A l’occasion d’un rassemblement à Varsovie le 11 novembre, des manifestants nationalistes blancs brandirent des pancartes disant « Priez pour un Holocauste islamique » et « Pologne pure, Pologne blanche ». Quand j’ai demandé à Camus s’il me considérait comme un Américain noir vivant à Paris avec une femme française et une fille métisse, il m’ a répondu de façon géniale: « Il n’ y a rien de plus français qu’un Américain à Paris! » Il m’ a ensuite offert l’usage de son château quand lui et son compagnon sont partis en vacances.

Alors que Camus présente sa définition de la « françité  » comme étant raisonnable et urbaine, il existe un texte avec une vision moins bénigne sur l’ethnicité, l’islam et le territoire qui a circulé dans son pays pendant des décennies. Jamais l’apanage de l’extrême-droite n’ a été aussi clairement exprimé que dans une lettre de Charles de Gaulle à son confident Alain Peyrefitte, en 1959, qui prône le retrait de l’Algérie française:

Il est très bon qu’il y ait des Français jaunes, des Français noirs, des Français bruns. Ils prouvent que la France est ouverte à toutes les races et qu’elle a une mission universelle. Mais [c’est bien] à condition qu’ils restent une petite minorité. Sinon, la France ne serait plus la France. Après tout, nous sommes avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne.

De Gaulle déclare alors que les musulmans, « avec leurs turbans et djellabahs », ne sont « pas Français ». Il demande: « Croyez-vous que la nation française puisse absorber 10 millions de musulmans, qui seront demain 20 millions et après-demain 40 millions? » Si cela devait arriver, conclut-il, « mon village ne s’appellerait plus Colombey-les-Deux-Églises, mais Colombey-les-Deux-Mosquées! »

Cette inquiétude à l’égard des musulmans est présente dans toute l’Europe au moins depuis le début du XXe siècle, lorsque les premiers « travailleurs invités » ont commencé à arriver des anciennes colonies françaises et de Turquie. En 1898, en Grande-Bretagne, Winston Churchill mettait en garde contre le « mahommedanisme militant » et le discours de 1968 d’Enoch Powell intitulé Rivers of Blood alléguait que l’immigration avait provoqué « une transformation totale à laquelle il n’ y a pas de parallèle en mille ans d’histoire anglaise ».

L’anxiété à l’égard des immigrants de couleur est présente depuis longtemps aux États-Unis, particulièrement dans les États situés le long de la frontière mexicaine. Ce sentiment s’est généralisé après les attentats du 11 septembre et ne fait que s’intensifier avec les actes terroristes perpétrés par les islamistes, la Grande Récession et l’élection du premier président noir. Pendant ce temps, les populations blanches du monde entier stagnaient ou diminuaient. Ces dernières années, le discours blanc-nationaliste a émergé des recoins de l’Internet pour se retrouver à la vue de tous, imprégnant les plus hautes sphères de l’administration Trump. Le procureur général Jeff Sessions et le conseiller principal de la Maison-Blanche Stephen Miller appuient les réductions spectaculaires de l’immigration légale et illégale. L’ancien stratège en chef du président, Steve Bannon, est retourné à son poste de président exécutif du site Web d’extrême droite Breitbart. Dans un discours prononcé au Vatican en 2014, Bannon a loué les « ancêtres » européens qui ont gardé l’islam « hors du monde ». Pendant ce temps, le président Trump a littéralement fait la métaphore de l’invasion des immigrants en jurant de construire un mur.

En Europe, qui a absorbé ces dernières années des millions de migrants fuyant les guerres au Moyen-Orient ou traversant la Méditerranée depuis l’Afrique, l’opposition à l’immigration est moins une idéologie cohésive qu’un mélange d’idées et de sentiments réactionnaires. Le nationalisme xénophobe se retrouve aussi bien à gauche qu’ à droite. Il n’ y a même pas unanimité sur la supériorité de la culture judéo-chrétienne: certains nationalistes européens expriment un désir ardent d’anciennes pratiques païennes. Les penseurs anti-immigrants ne peuvent pas non plus s’entendre sur un nom pour leur mouvement. La méfiance à l’égard du multiculturalisme et un intérêt professé à préserver la « pureté » européenne sont souvent appelés « identitarisme », mais beaucoup d’éminents écrivains anti-immigrés évitent cette construction. Camus m’ a dit qu’il refusait de jouer au « jeu » de la politique identitaire, et a ajouté: « Pensez-vous que Louis XIV, La Fontaine, Racine ou Châteaubriand diraient: » Je suis identitaire? » Non, c’était juste des Français. Et je ne suis qu’un Français. »

Peu après l’élection de Trump, Richard Spencer, le nationaliste blanc de trente-neuf ans qui est devenu le visage public de l’alt-right américaine, a été frappé par un manifestant alors qu’il était interviewé dans une rue de Washington D. C. Une vidéo de l’incident est devenue virale, mais peu d’attention a été accordée à ce que Spencer a dit sur le clip. « Je ne suis pas un néonazi », a-t-il déclaré. « En fait, ils me détestent en quelque sorte. » Afin de détourner l’accusation fréquente d’être raciste, il se définit avec le terme même que Camus rejette: identitaire. Le mot esquive la question de la supériorité raciale et s’approche du langage inclusif de la gauche et sa critique de l’assimilation forcée afin de revendiquer le droit à la différence pour les Blancs.

L’identitarisme est une innovation française à part entière. En 1968, à Nice, plusieurs dizaines de militants d’extrême-droite créent le Groupe de recherche et d’études sur la civilisation européenne, mieux connu sous son acronyme français GRECE. Le groupe de réflexion s’est finalement mis à promouvoir ses idées sous l’appellation de Nouvelle Droite. L’un de ses fondateurs, et son membre le plus influent, était Alain de Benoist, un aristocrate et érudit hermétique qui a écrit plus d’une centaine de livres. Dans « Vu de droite » (1977), Benoist a déclaré que lui et d’autres membres du GRECE considéraient « l’homogénéisation progressive du monde, préconisée et réalisée par le discours de l’idéologie égalitaire vieux de deux mille ans, comme un mal ».

Le groupe a exprimé son allégeance à la « diversité » et à « l’ethnopluralisme » – termes politiquement corrects aux oreilles des Américains, mais qui avaient une signification différente dans les mains de Benoist. Dans « Manifeste pour une Renaissance européenne » (1999), il a argumenté:

La vraie richesse du monde est d’abord et avant tout la diversité de ses cultures et de ses peuples. La conversion de l’Occident à l’universalisme a été la principale cause de sa tentative ultérieure de conversion au reste du monde: dans le passé, à sa religion (les Croisades), hier, à ses principes politiques (colonialisme) et aujourd’hui, à son modèle économique et social (développement) ou à ses principes moraux (droits de l’homme). Entreprise sous l’égide des missionnaires, des armées et des marchands, l’occidentalisation de la planète a représenté un mouvement impérialiste alimenté par le désir d’effacer toute altérité.

De ce point de vue, le communisme mondialisé et le capitalisme globalisé sont également suspects, et un « citoyen du monde » est un agent de l’impérialisme. Quand Benoist écrit que « l’humanité est irréductiblement plurielle » et que « la diversité fait partie de son essence même », il ne soutient pas l’idée d’un creuset mais de la diversité dans l’isolement: tous les Français dans un territoire et tous les Marocains dans un autre. C’est une vision nostalgique et esthétisée du monde qui ne s’intéresse guère aux forces économiques et politiques complexes qui provoquent la migration. L’identitarisme est une plainte contre le changement fait par des personnes assez chanceuses d’avoir été accordées, par les circonstances arbitraires de la naissance, citoyenneté dans une démocratie libérale riche.

Alain de Benoist, né le 11 décembre 1943 à Saint-Symphorien (Indre-et-Loire, commune aujourd'hui rattachée à Tours), est un philosophe et journaliste français. Il est le principal représentant du mouvement dit de la « Nouvelle Droite » depuis la fin des années 1970.
Alain de Benoist. Photo DR.

La définition particulière de Benoist de la « diversité » lui a permis de prendre des positions inattendues. Il défend à la fois le droit d’une immigrante musulmane de porter le voile et s’oppose aux politiques d’immigration qui lui ont permis de s’installer en France. Dans un courriel, il m’ a dit que l’immigration constitue un phénomène indéniablement négatif, en partie parce qu’elle transforme les immigrants en victimes, en effaçant leurs racines. Il ajouta: « Le destin de tous les peuples du Tiers-Monde ne peut pas être de s’établir en Occident. » Dans une interview qu’il a accordée au début des années quatre-vingt-dix au journal Le Monde, il a déclaré que la meilleure façon de manifester sa solidarité avec les immigrés était d’accroître les échanges commerciaux avec le tiers monde, afin que les pays en développement puissent devenir suffisamment « autosuffisants » pour dissuader leurs citoyens de chercher ailleurs une vie meilleure. Ces pays, a-t-il ajouté, doivent trouver leurs propres voies et ne pas suivre les gabarits tyrannisants de la Banque mondiale et du FMI.

Benoist m’a dit qu’aux élections présidentielles françaises de mai, il n’avait pas voté pour Marine Le Pen mais pour le candidat d’extrême gauche Jean-Luc Mélenchon, qui partage son mépris du capitalisme mondial. L’écriture de Benoist fait souvent écho à des penseurs de gauche, en particulier le marxiste italien Antonio Gramsci, qui a écrit sur « l’hégémonie » – ou du commandement qu’un régime peut exercer sur une population en contrôlant sa culture. Dans le « Manifeste pour une renaissance européenne », Benoist soutient que les Européens blancs ne devraient pas seulement soutenir des politiques d’immigration restrictives, mais qu’ils devraient s’opposer à des idéologies diluviennes comme le multiculturalisme et le mondialisme, en prenant au sérieux « l’hypothèse selon laquelle les idées jouent un rôle fondamental dans la conscience collective ». Dans le même esprit, Benoist a fait la promotion d’un gramscisme de droite – opposition culturelle contre les forces d’ Hollywood et des multinationales. Les Français, a-t-il dit, devraient conserver leurs traditions uniques et ne pas adopter « un régime d’hamburgers ».

Malgré l’affinité de Benoist pour certains candidats d’extrême-gauche, « Manifeste pour une Renaissance européenne » est devenu un texte vénéré pour l’extrême-droite à travers l’Europe occidentale, aux Etats-Unis, et même en Russie. L’iconoclaste philosophe russe Alexandre Dugin, qui promeut la doctrine ethnopluraliste l’«eurasianisme », s’est envolé à Paris pour rencontrer Benoist. « Je le considère comme le plus grand intellectuel d’Europe aujourd’hui », a déclaré Dugin aux intervieweurs en 2012. Plus tôt cette année, John Morgan, un rédacteur en chef de Counter-Currents, une maison d’édition nationaliste blanche basée à San Francisco, a publié un essai en ligne sur l’endettement de l’alt-right américain envers la pensée européenne. Il a décrit Benoist et le GRECE comme l’accomplissement d’« un édifice de pensée imposant sans égal pour la droite depuis la révolution conservatrice en Allemagne de l’ère Weimar ».

Bien que Benoist prétende ne pas être affilié à l’alt-right – ou même ne pas comprendre « ce que Richard Spencer peut savoir ou avoir appris de mes pensées » – il s’est rendu à Washington D. C. pour parler au National Policy Institute, un groupe de nationalistes blancs dirigé par Spencer, et il s’est assis pour de longues entrevues avec Jared Taylor, le fondateur de la revue virulente suprémaciste blanche American Renaissance. Dans un échange, Taylor, qui a fait ses études en France, a demandé à Benoist comment il se voyait « comme différent des identitaires ». Benoist répondit: « Je suis conscient de la race et de l’importance de la race, mais je ne lui donne pas l’importance excessive que vous lui accordez. » Il a ajouté: «Je ne me bats pas pour la race blanche. Je ne me bats pas pour la France. Je me bats pour une vision du monde. . . . L’immigration est clairement un problème. Elle donne lieu à de nombreuses pathologies sociales. Mais notre identité, l’identité des immigrants, toutes les identités du monde ont un ennemi commun, et cet ennemi commun est le système qui détruit les identités et les différences partout dans le monde. Ce système est l’ennemi, pas l’Autre. »

Benoist n’est peut-être pas un penseur dogmatique, mais pour les Blancs qui veulent penser explicitement en termes de culture et de race, son travail fournit un cadre intellectuel élevé. Ces disciples, au lieu d’appeler à un « holocauste islamique », peuvent soutenir que l’enracinement dans la patrie est important et que l’immigration, la métissage et les forces d’homogénéisation des économies de marché néolibérales concourent à anéantir les identités qui ont pris forme pendant des centaines d’années – tout comme le développement ininterrompu a décimé l’environnement. Les idées romantiques de Benoist peuvent être triées sur le volet et appliquées aux ressentiments politiques locaux.

L’écrivain Raphaël Glucksmann, éminent critique de l’extrême-droite française, m’ a dit que ces appropriations sélectives ont donné à Benoist « une immense autorité parmi les nationalistes blancs et les fascistes partout dans le monde ». Glucksmann m’ a rencontré récemment pour un café près de chez lui, rue du Faubourg Saint-Denis, l’une des artères les plus multiculturelles de Paris. La Nouvelle Droite, selon Glucksmann, adopta une conception traditionnelle allemande et tribale de l’identité, que les Allemands eux-mêmes abandonnèrent après la Seconde Guerre mondiale. Le théoricien nazi Carl Schmitt soutenait que « tout droit est le droit d’un Volk particulier ». Dans un essai de 1932, « Le concept du politique », il pose la question qui définit encore l’état d’esprit de droite: Qui est l’ami d’un peuple, et qui est l’ennemi? Pour Schmitt, identifier ses ennemis, c’était identifier son moi intérieur. Dans un autre essai, il a écrit: « Dis-moi qui est ton ennemi, et je te dirai qui tu es. »

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La Nouvelle Droite a été fracturée, dans les années quatre-vingt-dix, par des désaccords sur ce qui constituait le principal ennemi de l’identité européenne. Si le danger perçu était initialement ce que Benoist décrivait comme « l’idéologie de la similitude » – ce que beaucoup en France appelaient la « colonisation du monde par le coca » -, la présence croissante d’immigrés africains et arabes a amené certains membres du GRECE à repenser l’essence du conflit.

Guillaume Faye, né le 7 novembre 1949 à Angoulême, est un essayiste, journaliste et théoricien d'extrême droite français. Il est pendant les années 1970-1980 l'un des principaux théoriciens de la Nouvelle Droite, dans le cadre du Groupement de recherche et d'études pour la civilisation européenne (GRECE).
Guillaume Faye. Photo DR.

L’un des fondateurs du groupe, Guillaume Faye, journaliste titulaire d’un doctorat de Sciences-Po, s’est séparé et a commencé à publier des livres explicitement racistes. Dans un tract de 1998, « L’archéofuturisme », il affirmé  « Etre nationaliste aujourd’hui, c’est attribuer à ce concept sa signification étymologique originelle,  » défendre les membres autochtones d’un peuple ». Le livre, paru en anglais en 2010, affirme que les « peuples européens «sont menacés» et doivent devenir « politiquement organisés pour leur légitime défense ». Faye assure aux Français autochtones que leur « patrie subcontinentale » est « une partie organique et vitale du peuple commun, dont le territoire naturel et historique – dont je dirais la forteresse – s’étend de Brest au détroit de Béring ».

Faye, comme Renaud Camus, est consterné par les exigences de l’État moderne, qui définissent la nationalité en termes juridiques plutôt qu’ethniques. L’écrivain libéral américain Sasha Polakow-Suransky, dans son récent livre « Go Back to Where You Came From: The Backlash Against Immigration and the Fate of Western Democracy », cite Camus déplorant qu’« une femme voilée parlant mal notre langue, complètement ignorante de notre culture « pourrait déclarer qu’elle est tout aussi française qu’un homme » indigène «qui est » passionné par les églises romaines, et pour les délices verbaux et syntaxiques de Montaigne et Rousseau, pour les vins de Bourgogne, pour Proust, et dont la famille a vécu dans le même endroit depuis des générations ».  Ce qui choque Camus, note Polakow-Suransky, c’est que «juridiquement, si elle a la nationalité française, elle a tout à fait raison».

Le travail de Faye contribue à expliquer la rupture qui s’est manifestée dans de nombreuses démocraties occidentales entre la droite dominante, qui peut soutenir le strict respect des limites de l’immigration, mais ne s’oppose pas intrinsèquement à la présence des musulmans, et la droite, qui dépeint l’immigration musulmane comme une menace existentielle. Dans cette optique, l’admiration croissante des conservateurs occidentaux pour le président de la Russie, Vladimir Poutine, est plus facile à comprendre. Non seulement des penseurs comme Faye admirent Poutine comme emblème de la fièrement hétérosexuelle masculinité blanche, mais ils fantasment que l’armée russe pourrait aider à créer une fédération « eurosibérienne » d’ethno-États blancs. Le seul espoir de salut dans notre sombre époque, a déclaré Faye, c’est «un espace économique continental protégé et égocentrique, capable de « freiner la montée de l’islam et la colonisation démographique en provenance d’Afrique et d’Asie ». Dans le livre de Faye de 2016, « La colonisation de l’Europe », il écrit, des musulmans en Europe qu’«aucune solution ne peut être trouvée tant qu’une guerre civile n’éclate».

Ce discours révolutionnaire de droite a maintenant migré vers l’Amérique. En 2013, Steve Bannon, alors qu’il transformait Breitbart en un média dominant de l’extrême droite, se décrit comme « léniniste ». La référence ne ressemblait pas à quelque chose qu’un électeur républicain dirait mais elle avait un sens pour l’auditoire visé: Bannon signalait que le mouvement de droite était prêt à détourner, ou même à raser, l’État à des fins nationalistes. (Bannon a refusé ma demande d’interview.) Richard Spencer m’ a dit: « Je dirais que l’alt-right aux Etats-Unis est radicalement anticonservateur. » Alors que le mouvement conservateur américain célèbre « la valeur éternelle de la liberté et du capitalisme et de la Constitution », a dit Spencer, lui et ses partisans étaient « prêts à utiliser le socialisme pour protéger notre identité ». Il a ajouté: « Bon nombre des pays qui vivaient sous l’hégémonie soviétique sont en fait beaucoup mieux lotis, en termes d’identité protégée, que l’Europe occidentale ou les États-Unis. »

Spencer a dit que les écrivains « clairement racistes » comme Benoist et Faye étaient des « influences centrales » sur sa propre pensée identitaire. Il a d’abord découvert le travail des figures de Nouvelle Droite dans les pages de Telos, une revue américaine de théorie politique. La plupart des identitaires sont moins érudits. En 2002, un insurrectionnel Français de droite, Maxime Brunerie, tire sur le président Jacques Chirac alors qu’il descend les Champs-Élysées; le groupe politique auquel Brunerie est affilié, l’Unité Radicale, s’inscrit dans le mouvement identitaire. En 2004, un groupe connu sous le nom de Bloc Identitaire est devenu notoire pour avoir distribué de la soupe contenant du porc aux sans-abri, afin d’exclure les musulmans et les juifs. C’était le genre de blague puérile maintenant associé à des farceurs de droite en Amérique comme Milo Yiannopoulos.

Des groupes de copieurs ont commencé à émerger dans toute l’Europe. En 2009, un ancien cadre suédois de l’industrie minière, Daniel Friberg, a fondé au Danemark la maison d’édition Arktos, qui est aujourd’hui le plus grand distributeur mondial de littérature d’extrême-droite. Fils de parents très instruits de sensibilité de gauche, Friberg grandit dans une banlieue riche de Göteborg. Il a embrassé la pensée de droite après avoir fréquenté une école secondaire multiculturelle, qu’il a décrite comme envahie par le crime. En 2016, il dit au Daily Beast: « On m’avait appris à penser que le multiculturalisme était formidable, jusqu’ à ce que je l’expérimente. »

Peu de nations européennes ont changé aussi radicalement ou aussi rapidement que la Suède. Depuis 1960, elle a ajouté un million et demi d’immigrés à sa population, qui est actuellement d’un peu moins de dix millions; un parti nationaliste, les Démocrates suédois, est devenu le principal groupe d’opposition du pays. Durant cette période, Friberg commence à dévorer les livres sur l’identité européenne, en particulier ceux de Benoist et Faye, dont les œuvres phares l’impressionnent autant qu’elles impressionnent Richard Spencer. Lorsque Friberg lance Arktos, il acquiert les droits des livres de Benoist et Faye et les fait traduire en suédois et en anglais. Spencer m’ a dit qu’Arktos « était un développement très important » dans la popularisation internationale de la pensée identitaire d’extrême droite.

Que l’histoire soit vraiment dialectique ou non, on peut être tenté de penser que des décennies de suprématie libérale en Europe ont contribué à donner naissance à l’antithèse du libéralisme. A Paris, les intellectuels de gauche semblent souvent réticents à reconnaître que l’arrivée récente de millions de réfugiés en Europe, souvent appauvris, pose des problèmes. Un tel cosmopolitisme béat, surtout lorsqu’il est exprimé par des gens qui peuvent facilement se mettre à l’abri des perturbations causées par la mondialisation, peut alimenter le ressentiment envers les intellectuels et les immigrants.

Le philosophe Bernard-Henri Lévy, qui a longtemps incarné l’opinion de l’élite sur la gauche française, est parfois victime d’une telle rhétorique. Un essai de 2015, qui tente de dissiper les craintes d’une crise des réfugiés en Europe, décrit les réfugiés syriens comme uniformément vertueux et adaptables: « Ce sont des candidats à la liberté, des amoureux de notre terre promise, de notre modèle social et de nos valeurs. Ce sont des gens qui crient « Europe! Europe! » la façon dont des millions d’Européens, arrivés il y a un siècle sur Ellis Island, ont appris à chanter « America the Beautiful ». Au lieu de soutenir raisonnablement que relativement peu de réfugiés musulmans ont des croyances extrémistes, M. Lévy a adopté une position absolutiste, écrivant qu’il était « absurde » de s’inquiéter d’un risque accru de terrorisme. Trop souvent, Lévy combat le racisme avec le sentimentalisme.

Lévy m’ a rencontré récemment à son appartement impeccable, dans un quartier aseptisé près des Champs-Élysées. Dans notre conversation, il nous a offert une vue plus modulée. “Je ne dis pas que la France aurait dû accueillir les deux ou trois millions de réfugiés syriens. Bien sûr, il y a un espace limité. » Mais la France s’est impliquée dans la guerre civile syrienne, en soutenant les opposants au régime, et a la responsabilité d’aider les populations déracinées, dit-il. Les débats récents sur l’identité européenne, note-t-il, ont laissé de côté un concept important: l’hospitalité. « L’hospitalité signifie qu’il y a un endroit – un espace réel, rare, limité – et qu’ici, on accueille des gens et on tend la main. » Cela ne signifiait pas qu’il voulait une fin aux frontières: « La France a des frontières, une tradition républicaine, c’est un lieu. Mais ici, nous avons le devoir d’accueillir. Tu dois tenir les deux. Un endroit sans hébergement serait une république qui rétrécit. L’accueil universel serait une autre erreur. » Une tension nécessaire se crée entre « l’infinie obligation morale de l’hospitalité et la possibilité politique limitée d’accueillir ».

Quand j’ai demandé à Lévy pourquoi la notion du grand remplaçant avait résonné si largement, il l’ a rejetée comme une « idée bidon ». « La conquête romaine de la Gaule fut une véritable modification de la population en France », poursuit-il. « Il n’ y a jamais eu quelque chose comme un peuple français ethnique. » Raphaël Glucksmann a fait une critique similaire de l’idée d’une pureté « française ». Il a observé: « En 1315, vous avez eu un édit du roi qui dit que quiconque marche sur le sol de la France devient Franc. » C’est vrai, mais il y a toujours un seuil à partir duquel un changement quantitatif devient qualitatif; la migration était beaucoup moins importante au Moyen Âge qu’aujourd’hui. Les libéraux français peuvent sûrement plaider en faveur de l’immigration sans prétendre que rien n’ a changé: un pays qui, en 1900, était presque uniformément catholique compte aujourd’hui plus de six millions de musulmans.

L’historien libéral Patrick Boucheron, rédacteur en chef d’un récent best-seller surprise qui met en lumière les influences étrangères sur la vie française à travers les âges, m’ a dit qu’il avait peu de patience pour les gens qui déplorent l’évolution démographique du pays. Les Français qui se débattent aujourd’hui, a-t-il dit, sont victimes de politiques économiques déloyales et non pas des musulmans, qui ne représentent encore que 10 % de la population. En effet, seul un quart de la population française est d’origine immigrée – un pourcentage qui, selon Boucheron, est resté stable depuis quatre décennies. Boucheron voit les identitaires comme des manipulateurs qui ont réussi « à convaincre les dominants que leur problème est l’identité française ». Pour Boucheron, ce n’est pas seulement que le grand remplacement est une idée cruelle, c’est aussi faux. « Quand vous vous opposez à leurs chiffres – quand vous dites qu’il y avait des Polonais et des Italiens qui venaient en France dans les années trente – ils disent:« D’accord, mais c’était des chrétiens« . Vous voyez donc que derrière l’identité, il y a l’immigration et derrière l’immigration, il y a la haine de l’islam. Finalement, ça revient toujours à ça. »

Mais nier que les migrations récentes ont entraîné des bouleversements n’aide que les identitaires à gagner en force. Une crise humanitaire s’est déclenchée à Paris, et il s’agit clairement d’un phénomène nouveau. Cet été, plus de deux mille migrants africains et moyen-orientaux vivaient dans des campements de rue près de la porte de la Chapelle; finalement, la police les a arrêtés et dispersés dans des abris temporaires. « Nous n’avons pas assez de logements », me dit le philosophe de centre-droit Pascal Bruckner. L’État-providence est au maximum de ses capacités. « On est fauchés. Ce que nous offrons à ces gens, c’est ce qui se passe à la Porte de la Chapelle. De nombreux libéraux ont minimisé la crise des sans-abri au lieu de discuter de solutions potentielles. Nous fermons les yeux sur cette question, juste pour paraître généreux », a déclaré M. Bruckner. À un moment de ma conversation avec Lévy, il a déclaré catégoriquement que la France « n’ a pas de réfugiés ». De leur côté, des figures d’extrême droite ont exploité sans relâche les problèmes de Paris sur les médias sociaux, affichant des vidéos incendiaires qui donnent l’impression que les migrants maraudeurs ont envahi tous les coins de rue.

Jean-Yves Camus, érudit d’extrême droite en France (et sans rapport avec Renaud Camus), m’ a dit qu’il y avait un manque problématique de candeur dans la façon dont les libéraux décrivent le mouvement de masse unidirectionnel des peuples d’aujourd’hui. « Ça dépend de ce que vous appelez la francité », dit-il. « Si vous pensez que la France traditionnelle, comme nous l’avons vu dans les années 1950 et 1960, doit survivre et rester, elle ne survivra certainement pas. C’est la vérité. Je pense donc qu’il faut admettre que, contrairement à ce que dit Lévy, il y a eu un changement. »

Mais qu’implique exactement la notion de « France traditionnelle »? La France de de Gaulle – ou de Racine- diffère à bien des égards de la France d’aujourd’hui, et pas seulement par sa composition ethnique. Renaud Camus a récemment déclaré à Vox que les Blancs en France vivent « sous la menace » – victimes d’une agression étrangère incontrôlée « autant par l’Afrique noire que par les Africains islamiques du Nord ». Pourtant le féminisme, Starbucks, le smartphone, le L. G. B. T. Q. la domination mondiale de l’anglais, EasyJet, la perte de la centralité de Paris dans la vie culturelle occidentale, tous ces développements ont bouleversé ce que signifie « être français ». Le problème avec l’identitarisme n’est pas simplement qu’il est nostalgique; c’est qu’il se concentre sur l’ethnicité à l’exclusion de tout le reste.

Les États-Unis ne sont pas l’Europe occidentale. Non seulement l’Amérique est pleine d’immigrants, mais ils sont considérés comme faisant partie de ce qui fait que l’Amérique est américaine. Contrairement à la France, les Etats-Unis n’ont jamais été une nation au sens juridique du terme, même si l’immigration a longtemps été limitée aux Européens, et même si les pères fondateurs ont organisé leur pays sur la base sanglante de ce que nous tendons à considérer aujourd’hui comme la suprématie blanche. Le fait est qu’ à moins que vous ne soyez amérindien, il est ridicule qu’un résident des États-Unis parle de « sang et de terre ». Et pourtant, le pays n’en est pas moins arrivé à un moment où des idées inavouables sont passées inaperçues et où la division politique la plus importante n’est plus entre la gauche et la droite, mais entre le mondialisme et le nationalisme.

« La Nouvelle Droite n’ a jamais prétendu changer le monde », m’écrivait Alain de Benoist. Son but, dit-il, « était plutôt de contribuer au débat intellectuel, de faire connaître certains thèmes de réflexion et de pensée ». À cet égard, il a remporté un franc succès. Glucksmann a résumé la pensée de la Nouvelle Droite comme suit: « Gagnons la guerre culturelle, et un leader en sortira. » La croyance qu’une société multiculturelle équivaut à une société anti-blanche s’est glissée des salons français jusqu’au Bureau ovale. L’apothéose du Gramscisme de droite est Donald Trump.

Le 11 août, la procession Unissons-nous à droite a défilé à travers le campus de l’Université de Virginie. Les manifestants blanc-suprémacistes mélangèrent tout ensemble  l’iconographie nazie et confédérée en scandant des variations du credo de Renaud Camus le grand remplacement: « Vous ne nous remplacerez pas »; »Les Juifs ne nous remplaceront pas ». Peu de ces jeunes hommes vêtus de kaki avaient probablement entendu parler de Guillaume Faye, Renaud Camus ou Alain de Benoist. Ils ne savaient pas que leur rhétorique avait été importée de France, comme un vin poussiéreux. Mais ils n’en avaient pas besoin. Tout ce qu’ils avaient à faire, c’était de prendre les torches tiki et de les allumer. ♦

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