La révolte des « parasites » bouscule la Biélorussie

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Une révolution a commencé en Biélorussie mais personne n’en parle

Alors que le président Alexandre Loukachenko a entrepris un rapprochement avec l’Union européenne, une forme de contestation sociale inédite émerge.

Vendredi 17 février, environ 2000 personnes ont manifesté à Minsk contre le décret présidentiel n°3. Ce décret prévoit la mise en place d’un impôt annuel équivalent à 200 euros pour ceux qui travaillent moins de six mois par an. Il pourrait s’étendre à ceux ne travaillant pas du tout. La mesure est surnommée « taxe sur les parasites ». Bienvenue en URSS, où le « parasitisme » est considéré comme un délit!

« Je ne peux plus. On m’a laissée sans travail, puis mes enfants ont été licenciés. J’ai deux fils: l’un est diplômé, l’autre est ouvrier. Ils n’arrivent plus à trouver d’emploi. Est-ce que c’est à leur grand-mère de les aider, avec une retraite de 150 dollars? », se désolait dimanche dernier une habitante de Gomel âgée de soixante-dix ans, les larmes aux yeux.

Les experts politiques et économiques, les journalistes dissidents, et les opposants au régime protestent d’une même voix. Il s’agit-là des premières manifestations depuis le 19 décembre 2010, jour des élections présidentielles. À l’époque, entre 40.000 et 60.000 personnes étaient venues dénoncer la victoire annoncée de Loukachenko.

Certes, mais est-ce que ce sont les mêmes personnes qui demandent aujourd’hui au leadeur autoritaire de partir?

D’abord, il faut comprendre que l’économie biélorusse dépend historiquement de la Russie, de son gaz et de son marché intérieur. Pour cette raison, la Biélorussie est systématiquement en conflit énergétique avec son grand voisin. Depuis vingt ans, les relations entre Minsk et Moscou sont fondées sur le principe d’échange d’une partie d’indépendance biélorusse contre des crédits et des subventions russes. Pour Loukachenko, la Russie est une grande-sœur… mais pas toujours.

Par exemple, en 2010, les deux voisins se devaient réciproquement environ 200 millions d’euros: d’un côté au titre du transit du gaz russe vers l’Europe par la Biélorussie, de l’autre au titre d’une dette de Minsk sur le gaz livré. Finalement, le Kremlin et l’administration biélorusse ont arrondi les angles et se sont réconciliés.

Les raisons de cette tension n’étaient pas évidentes car, dans la pratique internationale, ce type de conflit se négocie dans les couloirs, et non par voie de presse. Le motif principal résidait dans la promesse du FMI d’octroyer une tranche de crédit en échange de réformes économiques: le Kremlin était jaloux que la Biélorussie regarde ailleurs. Mais les réformes n’ayant jamais été réalisées par la Biélorussie, celle-ci n’eut finalement pas d’autre choix que de satisfaire les attentes de Moscou.

Autre exemple, la « libéralisation » de la campagne présidentielle, c’est-à-dire la « bonne volonté » du président Loukachenko à l’égard de ses opposants, était une promesse faite à l’Union européenne. Ce rêve biélorusse, inspiré par l’Europe, s’est effondré comme un château de cartes le jour des élections, le 19 décembre 2010. Sept des neufs candidats d’opposition, ainsi que des dizaines de journalistes et des centaines de manifestants, ont été interpellés par la police.

L’UE a fait figurer sur une « liste noire » le président lui-même, ainsi que trois entreprises et 170 personnalités. Moscou, ravi de ne pas perdre un pays-tampon entre l’OTAN et la Russie, s’est dit prêt à investir de nouveau dans l’économie biélorusse. Une fois de plus, la Biélorussie, soumise à la Russie, fut obligée de faire preuve de son assujettissement.

Sept ans plus tard, les pays recommencent à discuter du prix du gaz, lequel, pour la Biélorussie, ne serait pas fixé équitablement car trop élevé pour un membre de l’Union économique eurasiatique (UEEA). À titre de rétorsion, la Biélorussie ouvre aujourd’hui ses frontières aux citoyens de 80 pays, incluant des ressortissants de l’UE et des USA, pour mettre la pression sur Vladimir Poutine.

Dans le même temps, l’économie s’écroule. Le peuple n’a plus suffisamment d’argent pour vivre dignement. Les statistiques officielles viennent de tomber (ce qui est plutôt embêtant dans les pays autoritaires): le nombre de suicides en 2016 a bondi de 51,9% rien que dans la capitale par rapport à 2015. Comprend-on mieux la raison pour laquelle les gens descendent dans la rue?

Si les manifestations sont toujours calmes et qu’il n’y a eu que peu d’interpellations, cela tient à ce que la situation géopolitique a changé. À quelques centaines de kilomètres, la Crimée se trouve annexée et la guerre du Donbass est sanglante.

En 2010 les rues étaient remplies par l’intelligentsia, une classe moyenne plutôt éduquée et branchée. Elle ne votait pas pour Loukachenko et voyait l’avenir du pays tourné vers l’Europe et non pas la Russie.

En 2017, alors que les électeurs du Président biélorusse étaient animés par un désir de paix et la conviction que leur pays était dans une situation toujours plus enviable qu’à l’étranger, ce sont désormais eux qui descendent avec des pancartes « Loukachenko, pars! ». Eux qui, il y a sept ans de cela, ne croyaient pas que ce régime autoritaire amènerait un jour le pays dans une telle situation de crise économique. Aujourd’hui, des milliers de Biélorusses se disent que c’est bien à cause de la politique de leur leader que leur frigo est vide.

La colère contre Loukachenko gagnant même des gens hors de l’opposition? C’est nouveau. Personne n’aurait imaginé cela, y compris dans l’opposition, affaiblie depuis les élections de 2010, dont la plupart des leaders sont en exil en Europe ou aux États-Unis.

L’Europe ne s’attendait pas non plus à cette issue, et c’est peut-être pour cela que les médias occidentaux n’en parlent pas pour l’instant: Bruxelles, comprend-elle à qui elle souhaite donner de l’argent pour construire la démocratie? Donnera-t-elle cet argent malgré la présence de bases militaires russes sur le territoire biélorusse? C’est probable.

Si nous pouvons minimiser ce conflit ordinaire autour du gaz entre Minsk et Moscou, Loukachenko ne sous-estime en revanche pas le potentiel russe et son idée impérialiste. Le jeu devient sérieux.

Au même moment, à Kiev, les gens viennent sur la place Maïdan pour rappeler « la Centaine céleste » – cent personnes qui sont tombées pour l’Ukraine libre il y a trois ans, sur le Maïdan. Aujourd’hui, le bilan est bien plus lourd: 10 000 morts environ au sud-est du pays.

Loukachenko ne se voit pas passer sa retraite en Russie, contrairement à l’ancien président ukrainien Victor Ianoukovytch. Jamais le pays ne s’est trouvé si près de l’Europe, mais l’on n’en parle guère. En tous cas, la révolution « version biélorusse » a commencé.

Source : Le Huffîngton Post (par Andrei Vatovich)

L’article en intégralité ici : http://www.huffingtonpost.fr/andrei-vaitovich/une-revolution-a-commence-en-bielorussie-mais-personne-nen-parl/

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