Le Liechtenstein, 300 ans d’une farouche indépendance

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Le prince Hans-Adam II (à gauche) est le chef de l'Etat de la principauté. En 2004, il a remis les affaires de l'Etat au Prince héréditaire Alois (à droite), son fils aîné (archives). © KEYSTONE/EDDY RISCH

Par René-Louis Berclaz dans le Courrier du Continent

Etat souverain associé à la Confédération helvétique depuis 1924 par un traité d’Union monétaire, douanière et postale, la Principauté du Liechtenstein fête ses 300 ans en 2019. En 1719, la Principauté du Liechtenstein devenait le 343e Etat du Saint Empire romain germanique fondé en 962 par Othon le Grand, duc de Saxe. Cette vaste entité politique comprenait plusieurs centaines de royaumes, principautés, margraviats, villes libres et il devait durer neuf siècles, jusqu’à ce jour de l’an 1805 où Napoléon la supprima d’un trait de plume en vertu de la capitulation d’Ulm remise au Prince Jean de Liechtenstein, général feld-maréchal des armées de la Maison de Habsbourg.

Un siècle auparavant, son ancêtre le Prince Hans-Adam I, avait fait l’acquisition de deux fiefs du Vorarlberg relevant directement de l’Empereur.

Une fois unifié, ce territoire fut institué au rang de Principauté d’Empire sous la couronne des Princes de Liechtenstein, une lignée de noblesse immémoriale apparentée à la Maison de Habsbourg qui possédait, outre deux palais à Vienne, une collection de trésors artistiques, vingt-quatre villes, trente-cinq bourgs, sept cent cinquante-six villages et quarante-six châteaux en Autriche et en Tchécoslovaquie, sans compter nombre de domaines agricoles et d’immenses forêts. Le Prince Hans-Adam I pouvait dès lors siéger à la Diète du Saint Empire romain germanique en qualité de représentant d’un Etat souverain.

Quand Napoléon créa la Confédération du Rhin dont il se proclama le Protecteur, ce fut la débâcle de plus des trois quarts des Etats du Saint Empire qui disparurent, littéralement rayés de la carte de l’Europe par les projets chaotiques de Napoléon.

Mais, isolé dans les Alpes aux confins des Allemagnes, à la croisée des mondes germanique et romain, la Principauté du Liechtenstein survécut contre vents et marées aux bourrasques qui entraînèrent peu à peu la disparition progressive des empires et des royaumes germaniques.

Ni la défaite de l’Autriche-Hongrie en 1918, ni la gigantesque conflagration de la Deuxième guerre mondiale ne modifièrent le Statut de la Principauté ni la nature sacrée et inviolable de son Prince régnant.

Lorsque Thomas Masaryk publia en 1916 son livre « Il faut détruire l’Autriche-Hongrie », programme maçonnique mis en œuvre par Clemenceau et le président Wilson au terme de la Première guerre mondiale, la Maison princière du Liechtenstein fut spoliée de ses biens et domaines de Tchécoslovaquie.

C’est alors qu’elle se replia dans son château médiéval de Vaduz où, grâce à l’entregent du prince Jean le Bon, la Principauté pu obtenir la confirmation implicite de son indépendance par le Traité de Saint Germain. Alors que les populations germaniques de l’Autriche auraient voulu se rattacher à l’Allemagne, au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes fondé sur les promesses fallacieuses contenues dans le programme de Quatorze points proposé par le président Wilson en janvier 1918 en vue de mettre fin au conflit, les autorités du Vorarlberg, province autrichienne limitrophe de la Suisse et du Liechtenstein, peuplée dès le XIIIe siècle par des montagnards venus du Haut-Valais et des Grisons, voulurent négocier le rattachement du Vorarlberg à la Confédération helvétique en tant que nouveau canton suisse.

Le 11 mai 1919, le Vorarlberg approuva ce projet en votation populaire par plus de 80 % des électeurs mais le Traité de Saint-Germain du 10 septembre 1919 bafoua la volonté du peuple en maintenant la province sécessionniste dans le giron autrichien. C’est alors que le prince Jean le Bon se tourna vers la Suisse plutôt que vers l’Autriche pour négocier un traité d’Union liant ces deux Etats souverains, indépendants et neutres.

Alors que la Principauté traversait une mauvaise passe financière suite aux spoliations dont elle fut la victime au profit de la Tchécoslovaquie, l’ancrage du Liechtenstein à la Suisse lui permit de remonter la pente et de tenir bon face aux tempêtes à venir.

Grâce à cette union fructueuse, la Principauté conserva son indépendance au moment de l’Anschluss de 1938 et l’Armée suisse assura son intégrité territoriale pendant la Deuxième guerre mondiale.

Dans la nuit du 2 au 3 mai 1945, environ 500 soldats de la 1ère Armée nationale russe placée sous les ordres du général comte Boris Smyslovski, qui avaient combattu aux côtés de la Wehrmacht contre le régime de Staline, se réfugièrent au Liechtenstein avec armes et bagages. Ils y connurent un meilleur sort que les combattants de l’Armée Vlassov, voire même de simples prisonniers de guerre soviétiques évadés, qui furent tous livrés à l’Armée rouge pour être aussitôt massacrés conformément aux Accords de Yalta. La Principauté du Liechtenstein fut le seul Etat à résister aux menaces soviétiques en refusant de livrer à la mort les hommes du général Smyslovski.

Il n’en fut pas de même pour les réfugiés russes qui avaient trouvé asile sur le territoire de la Confédération helvétique : prise en otage en avril 1945 dans les ruines de Berlin avec d’autres citoyens suisses raflés dans la zone d’occupation soviétique, la délégation du CICR en Allemagne servit de monnaie d’échange lors de sordides tractations qui s’engagèrent entre la Suisse et l’URSS. Rappelons que les deux Etats n’avaient jamais entretenus de relations diplomatiques…

Tout à l’honneur du Prince Franz-Joseph II, cet épisode trop méconnu de la Deuxième guerre mondiale est commémoré par un monument situé à Hinterschellenberg, village frontalier de l’Autriche. Le cinéaste Robert Enrico s’est inspiré de cette histoire dans son film « Vent d’Est » sorti en 1993.

Malgré les menaces des Soviétiques, ces réfugiés russes, baltes et finlandais ne furent à aucun moment en danger d’être livrés : les habitants soutenaient pleinement le Prince et le gouvernement dans leur mission humanitaire. La petite population de la Principauté (12 141 habitants en 1945) a entretenu les réfugiés (4 % de la population) en payant 30 000 francs suisses par mois pendant deux ans et en finançant leurs frais de déménagement en Argentine, sans savoir que ces frais seraient plus tard remboursés par l’Allemagne !

La Principauté du Liechtenstein est une monarchie constitutionnelle héréditaire qui applique le droit de succession patrilinéaire.

Le catholicisme est la religion d’Etat.

Inspirés du modèle suisse, les instruments de la démocratie directe comme l’initiative populaire et le référendum permettent au peuple de participer aux affaires de l’Etat.

Comptant 37 810 habitants en 2018 pour une superficie de 450 km2, la Principauté se situe sur la rive droite du Rhin sur un territoire qui appartenait autrefois à la Rhétie romaine. Quasiment ruinée par la guerre et ses conséquences en 1918, la Maison princière du Liechtenstein affiche (certes très discrètement…) une fortune supérieure à celles cumulées de la Reine d’Angleterre et de l’émir du Quatar, une prospérité due uniquement à la bonne gouvernance du Prince et à la concorde qui règne dans la Principauté.

Voilà qui permet à la Maison princière de s’abstenir de toute liste civile en autofinançant entièrement ses dépenses, un cas unique au monde…

En 2002, le Prince Hans-Adam II proposa divers amendements à la constitution de 1921, ce qui n’eût pas l’heur de plaire à la Commission de Venise, un appendice du Conseil de l’Europe censé prôner la démocratie par le droit.

Cette Commission s’est grossièrement ingérée dans les relations séculaires liant la Maison princière du Liechtenstein et ses loyaux sujets au point de provoquer en 2004 le retrait du Prince régnant au profit du Prince héritier Aloys, né en 1968, nommé régent par son père, qui reste toutefois souverain en titre.

Pour la forme, le Prince dispose d’un droit de veto sur les projets de loi présentés par le Parlement et les citoyens ont quant à eux le droit de démettre le Prince de ses fonctions gouvernementales. On se doute bien que les Liechtensteinois ont autre chose à faire que de s’amuser avec ces joujoux démocratiques imposés fort peu démocratiquement par le Conseil de l’Europe et la Commission de Venise…

A l’occasion des 300 ans de la Principauté, la Stiftung für Ordnungspolitik und Staatsrecht in Liechtenstein a publié un rapport de 224 pages en forme de bilan sur l’avenir du Liechtenstein en Europe. Avec un taux de chômage de 1,7 % en novembre 2018, un revenu par habitant deux fois plus élevé qu’en Suisse voisine, une fiscalité attractive, un taux d’endettement de 0,5 % du PIB, un triple A en matière de notation financière, le Liechtenstein est champion du monde de la bonne gouvernance.

Avec ses 37 453 postes de travail pour une population de 37 810 habitants, la Principauté doit bien sûr faire appel à une main d’œuvre étrangère très qualifiée, raison pour laquelle un tiers de la population est étrangère, et avec un taux de pendulaires de 54 %. Le PIB de 2016 est de 6,1 milliards de francs suisses, avec une croissance de 1,5 % pour cette même année. Le taux d’imposition fiscal ne dépasse pas les 20 %, contre 28 % en Suisse et 26 % aux Etats-Unis.

La taille du pays est aussi un atout car il favorise les échanges économiques, la flexibilité et la rapidité dans la prise de décision tout en renforçant la confiance et la stabilité.

La Principauté bénéficie de conditions très avantageuses de l’Union européenne en exerçant elle-même le contrôle de la libre circulation des personnes sur son territoire : les faux réfugiés et les bras-cassés ne sont pas vraiment les bienvenus !

Vu l’avenir que l’Union européenne se prépare, on fera peut-être bientôt une exception pour « Jean-Claude Grosbisous » (un pseudo de Juncker !) mais, sachant que le Prince ne boit que du jus de pomme et n’apprécie guère les effusions médiatisées, le futur ex-Président de la Commission européenne choisira sans doute un autre nid de coucou pour se réconforter…

Le Liechtenstein n’est pas le Luxembourg car il est nettement plus industrialisé, davantage même que la Suisse puisque la part de l’industrie dans la valeur ajoutée atteint 38 % contre 21 % chez son partenaire helvétique. Au sein de ses 4567 entreprises, les plus connues sont Hilti (24 000 employés), active dans les fournitures pour les entreprises du bâtiment, Thyssen-Krupp Presta (4600 employés), une entreprise de pointe spécialisée dans la fabrication de boîtiers de direction pour l’industrie automobile, Hilcona (2000 employés), active dans les procédés de transformation alimentaire, ainsi que le groupe Howal, spécialisé dans le chauffage et la climatisation.

Cette diversité compense la baisse des activités financières qui avaient fait dans les années septante la réputation du pays. La Maison princière détient en main propre le groupe bancaire LGT, (Liechtenstein Global Trust, 206 milliards d’actifs sous gestion), avec des succursales à Bâle, Berne, Genève, Lugano et Zurich et ailleurs dans le monde, une entreprise aux Etats-Unis spécialisée dans les semences et de nombreux domaines agricoles en Autriche.

Une population de souche, homogène et fortement soudée à une Maison princière dont l’expérience politique s’est forgée dans l’adversité au cours des siècles, forment un tandem d’une redoutable efficacité parce que tout le monde au Liechtenstein tire à la même corde et, surtout, dans la même direction

Source : Courrier du Continent No 605, février 2019

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