Les préconditions masculines de l’individualisme, partie 2

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Par Ricardo Duchesne


Nous offrons ici à nos lecteurs une traduction en français de cet article paru le 1 mai 2018 sur Council of European Canadians. Texte original en anglais de Ricardo Duchesne (photo ci-dessous), sociologue, professeur à l’Université de New Brunswick.


Partie 2 de 4

Morale conventionnelle contre morale post-conventionnelle

Les Européens ne deviendront jamais tribaux et collectivistes à la manière et au degré des non-Européens. Avoir une identité individuelle, une conscience de son être intérieur, que ses actions peuvent être causalement dépendantes de son libre arbitre plutôt que des événements précédents, que l’on peut se démarquer des conventions du temps, libre des déterminations aveugles de la nature, en tant qu’individu capable de maîtrise rationnelle de soi, est historiquement intrinsèque aux Européens. C’est cette conscience de soi qui a rendu possible l’expression « je » si courante dans la culture occidentale. Les Européens, et seulement les Européens, ont cultivé une capacité à tourner à l’intérieur de leur propre conscience et à prendre conscience qu’ils ont un « moi » qui est au centre de leur être intérieur. Quand les Européens disent « je », ils appréhendent leur identité unique comme un « moi » qui est à l’intérieur d’eux et qui est différent et séparé de tout ce qui est à l’extérieur.

Les non-Européens ont acquis un certain degré d’individualisme sous l’influence massive de l’Occident, mais leur « moi » est moins développé, et leur histoire est totalement dépourvue de ressources culturelles présentant une conscience réfléchie qui peut faire des distinctions analytiques claires entre le monde intérieur et le monde extérieur. Cette différence fondamentale entre Européens et non-Européens est implicitement évidente dans la théorie du développement moral de Lawrence Kohlberg. Cette théorie a été accusée de fournir une perspective « ethnocentrique » qui reflétait l’expérience des Européens de l’enfance à l’âge adulte dans leur développement moral, plutôt que l’expérience des êtres humains en général. Le processus de formation dans les trois niveaux de développement moral de Kohlberg, pré-conventionnel, conventionnel et postconventionnel, concerne la capacité des individus d’obtenir un jugement rationnel indépendant à partir d’objets externes, de leur propre intérêt, de leur ordre social et de leurs autorités. L’étape conventionnelle consiste à répondre aux attentes morales de la famille, du groupe ou de la nation de l’individu, en tant que morales vraies en soi, quelles qu’en soient les conséquences pour les étrangers. L’attitude morale à ce niveau est une attitude de conformité aux attentes du groupe, maintenant et justifiant sa moralité. « Le comportement moral « bon » ou « juste » consiste à faire preuve de respect pour l’autorité, à maintenir l’ordre donné pour lui-même.

Seuls les individus de l’Occident sont passés à l’étape post-conventionnelle. A ce stade, l’action morale est définie selon des normes examinées démocratiquement. Pour reprendre les mots de Jürgen Habermas, « le droit est défini par la décision de conscience en accord avec les principes éthiques auto-choisis qui font appel à l’exhaustivité logique, à l’universalité et à la cohérence »[2]. Alors que Kohlberg s’intéressait au développement des individus de l’enfance à l’âge adulte en Occident, Habermas a appliqué cette théorie à l’histoire de l’Occident, remarquant que c’est avec les Lumières, mieux articulées dans les écrits de Kant sur la morale, que les Européens ont été capables de transcender pleinement les conventions qui les entouraient, auxquelles ils s’étaient jusqu’alors engagés par devoir et par obéissance aux traditions. S’appuyant sur la capacité de la raison à légiférer sur des principes indépendamment de toutes les forces extérieures, les Européens ont été en mesure de proposer des principes abstraits, l’égalité des droits de l’homme et le respect de tous les êtres humains en tant que personnes individuelles avec dignité et droits. On a dit que ces principes étaient universellement vrais pour les humains en général, indépendamment de la nationalité, du sexe et de la race. Mais les critiques ont reproché à Kohlberg et Habermas d’être ethnocentriques en présumant que les Européens avaient réussi à développer une éthique universelle pour l’humanité alors qu’en fait, les non-Européens avaient leurs propres préceptes moraux. Ces critiques avaient raison de dire que la théorie de Kohlberg-Habermas ne s’appliquait qu’aux individus européens, mais ils avaient tort de ne pas réaliser que cette théorie ne s’appliquait pas aux non-Européens précisément parce que les non-Européens étaient encore ethnocentriques et traditionnels dans leur vision morale et n’avaient jamais été capables de se distancier rationnellement de leur propre culture environnante.

Seuls les Blancs ont développé une perspective morale post-conventionnelle en employant leur raison pour trouver des principes qui pouvaient servir les intérêts de l’humanité plutôt que des principes qui étaient limités et entachés par les conventions et les intérêts de leur groupe. Seuls les Blancs ont commencé à proposer des principes sur ce qui est bon pour l’humanité et le monde, et donc seuls les Blancs ont transcendé l’ethnocentrisme inhérent à toutes les moralités conventionnelles. Mais : Les Blancs étaient ethnocentriques en supposant que les non-Blancs pouvaient transcender leurs attaches ethnocentriques au sein d’un groupe sans se rendre compte qu’ils étaient les seuls à avoir développé une moralité universelle qui n’était universellement vraie que dans leur propre société, et qui n’était donc pas une moralité qui pouvait être décontextualisée de la culture occidentale dont elle émergeait.

Nous devrions éviter de penser que cet agent moral post-conventionnel est en quelque sorte un ego autonome qui plane au-dessus de la société, plutôt qu’un individu qui a été socialisé pour s’appuyer sur ses capacités de réflexion rationnelle par un ordre uniquement occidental qui encourage les individus à penser par eux-mêmes. Dans les études de Kohlberg, ce ne sont pas tous les adultes (mais une minorité) qui développent une position post conventionnelle ; beaucoup conservent une orientation « loi et ordre » avec l’attitude que le bon comportement consiste à faire preuve de respect pour l’autorité et à faire son devoir. Mais si ces individus tendent à être identifiés comme « traditionalistes » ou « conservateurs », ils sont loyaux et respectueux des lois libérales et des conventions libérales occidentales, et ne doivent pas être confondus avec les conservateurs dans les pays non européens. L’approche hégélienne que je défendrai ci-dessous reconnaît que la moralité conventionnelle reste une moralité « positive » très puissante qui est naturelle pour les êtres humains et qui devrait être formellement intégrée dans tous les états libéraux comme une attitude saine au sein du groupe contre une moralité post-conventionnelle qui a été corrompue et mondialisée par les élites cosmopolites. Il ne s’agit pas de nier la moralité post-conventionnelle telle qu’elle a été comprise par les penseurs de Kant et des Lumières, la coexistence pacifique des nations avec leurs propres identités et héritages ethniques uniques. Cette moralité post-conventionnelle doit se situer au sein de l’État-nation des membres de la civilisation occidentale d’un point de vue hégélien.

Le « moi » exceptionnel des Européens

Cette capacité de se libérer des conventions de sa société n’est qu’un des effets de l’individualisme sur tous les aspects de la culture occidentale. Dans l’homme homérique, il y a une conscience latente, mais encore nébuleuse, de la personnalité humaine comme un « moi » qui n’est pas le jouet de forces irrationnelles ou mystérieuses, mais qui est capable d’une certaine délibération parmi les choix alternatifs. Les décisions sont en effet façonnées par les dieux, mais les dieux olympiques  » portent le sceau gracieux d’une société aristocratique (…) lorsqu’un dieu s’associe à un homme, il l’élève et le rend libre, fort et courageux, certain de lui-même (….), loin des mystères de l’obscurité et de l’extase chthonique « [3]. Dans la prochaine période archaïque de l’histoire grecque, entre 650 et 500 av. J.-C., nous voyons les personnages devenir plus conscients de leur personnalité, avec la montée des poètes lyriques, Sappho et Archiloque, dans leur utilisation régulière de phrases exprimant « une appréciation plus précise de soi », les « émotions ressenties intérieurement » du poète[4]. Avec les tragédiens de la génération suivante, Eschyle et Sophocle, nous avons assisté pour la première fois dans l’histoire à l’interprétation de l’action humaine à la lumière du choix individuel : « que dois-je faire ? Ce processus de détachement de l’ensemble des forces extérieures et des déterminations est poussé un peu plus loin par les personnages d’Euripide, qui se demandent si leurs actions se sont déroulées dans un cadre plus réaliste que l’ostentation solennelle d’Eschyle.

Une histoire de l’individualisme dans toutes ses expressions littéraires, à la fois en profondeur et en complexité des caractères, ainsi que dans l’émergence persistante de nouveaux styles d’écriture, reste à écrire. Il en va de même pour la peinture, la philosophie, le droit, la théorie politique, l’écriture historique et la connaissance scientifique. Personne dans nos universités ne veut parler de l’immense originalité des Européens parce que c’est un embarras face à l’incroyable pauvreté du multiculturalisme. Une histoire de la sculpture seule devrait reconnaître l’étonnante percée des Grecs en se détachant des styles immuables de l’Orient et en faisant la découverte du raccourcissement, en construisant « en marbre et avec une splendeur et une noblesse jamais connues auparavant », »et en apprenant à saisir, vers la fin du IVe siècle, « le caractère individuel d’une physionomie »[5], un style que le portrait réaliste romain d’individus privés « dans lequel chaque ligne, pli, ride et même défaut était impitoyablement enregistré »[6].

Le défaut des interprétations existantes de l’individualisme occidental est qu’elles simplifient les origines historiques et le sens de ce mot en limitant ses apparences à un champ d’existence ou à une période de l’histoire. Depuis que Jacob Burckhardt dans La civilisation de la Renaissance en Italie a été publié en 1860, de nombreux interprètes sont venus annoncer le facteur unique, l’époque unique, responsable de la montée de l’individualisme. Burckhardt, historien suisse admiré par Nietzsche, voyait dans les Italiens de la Renaissance un peuple « qui a émergé de la vie à demi-consciente de la race et devient lui-même des individus ». Il voyait dans cet individualisme à la fois l’affirmation de personnalités publiques puissantes libérées des cadres externes de l’autorité traditionnelle et des individus préférant s’exprimer en tant que citoyens privés. Bien que cette définition soit assez large, elle n’englobe pas « la plus grande hétérogénéité des significations » Max Weber détectée dans le terme individualisme. L’une des raisons principales de cette variété complexe de significations (parfois contradictoires) est que l’individualisme occidental n’est guère un phénomène moderne.

L’un des défis de la thèse de Burckhardt était The Discovery of the Individual, 1050-1200 (1972) de Colin Morris, qui soutenait que « la vision occidentale de la valeur de l’individu doit beaucoup au christianisme ».

Le sens de l’identité et de la valeur individuelles est implicite dans la croyance en un Dieu qui a appelé chaque homme par son nom, qui l’a cherché comme un berger cherche ses brebis perdues. La conscience de soi et un sérieux souci du caractère intérieur est encouragé par la conviction que le croyant doit s’ouvrir à Dieu et être refait par le Saint-Esprit. Dès le début, le christianisme s’est révélé être une religion «intérieure» (10-11).

Cet accent chrétien, croyait Morris, s’est pleinement concrétisé au haut Moyen Âge avec la résurgence de la vie urbaine, des cathédrales et des universités. Mais dans l’estimation des Origines de l’individualisme européen d’Aaron Gurevich (1995), une conception latente de la personnalité humaine peut déjà être vue dans la représentation du héros dans les épopées païennes germaniques, scandinaves, islandaises et irlandaises et dans les récits mythiques du début du Moyen Âge. Dans des sagas telles que The Lesson of the High One, Edda, Beowulf, The Wasting Sickness of Cú Chulainn, l’idée même du héros parle de réalisations accomplies par un nom particulier, que les mythes cherchent à immortaliser. La chose la plus importante dans la vie d’un héros dans ces histoires sont ses actes en tant qu’individu et si elles lui apportent gloire et réputation. C’étaient en effet les récits d’une culture aristocratique, des réunions, des jeux et des festins des rois, des chefs, des clients et des guerriers. Ces chefs, ainsi que leurs poètes, chanteurs, musiciens et les hommes libres qui élevaient et gardaient des troupeaux, étaient évidemment fortement orientés vers l’intérieur du groupe selon nos normes. Mais Gurevich, qui s’appuie sur des interprétations antérieures, a raison d’observer que « l’individu dans la société de l’Europe païenne n’était certainement pas englouti au sein du groupe – il y avait une assez grande marge de découverte de soi et d’affirmation de soi »[7].

Notes

[2] Jurgen Habermas, Communication and the Evolution of Society (1979), p. 77.

[3] Bruno Snell, The Discovery of the Mind. The Greek Origins of European Thought (1953), pp. 32, 28.

[4] Ibid., pp. 47-8.

[5] E.H. Gombrich, The Story of Art (1950), pp. 55,72.

[6] Peter Osier, ed., The History of Western Sculpture (2016), p. 40.

[7] Aaron Gurevich, The Origins of European Individualism (1995), p. 16.

La partie 1 ici.

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