L’homme le plus détesté de toute la Russie: Dimitri Medvedev

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Les manifestations de ce week-end ont prouvé une chose: de Vladivostok à Kaliningrad, tout le monde déteste Dimitri Medvedev.

L’ampleur des manifestations nationales du week-end dernier a surpris jusqu’à leurs organisateurs. Dimanche 26 mars, des dizaines de milliers de Russes ont participé à des manifestations contre la corruption dans 82 villes –de Vladivostok sur le Pacifique à Kaliningrad aux frontières de l’Union européenne (c’est l’ancienne Königsberg). A Moscou, la manifestation a débouché sur plus d’un millier d’arrestations, un record pour la ville sous la mandature de Vladimir Poutine. L’homme qui a poussé le pays à prendre les rues n’a pu profiter de sa réussite que quelques instants. Car dès qu’Alexei Navalny, chef de l’opposition, est apparu dans la rue Tverskaya, au centre de Moscou, il a été immédiatement appréhendé par la police. (Le lendemain, une cour moscovite infligeait à Navalny une amende de 350 euros et une peine de 15 jours d’emprisonnement pour avoir organisé une manifestation interdite.) Navalny n’a pourtant pas baissé la tête: «Un jour viendra où nous les jugerons aussi (mais honnêtement)», a-t-il tweeté juste avant d’être condamné.

Deux semaines avant cela Navalny – l’adversaire de Poutine le plus en vue et celui qui pèse le plus dans les urnes – avait publié une enquête portant sur des soupçons de corruption du Premier ministre, Dimitri Medvedev. Son équipe a sorti une vidéo révélant que Medvedev avait amassé une véritable collection de palaces, de yachts et de terres viticoles durant son mandat.

Photo Wikimedia. Alexeï Navalny (sa femme Yulia à gauche), la figure de proue de l’opposition, compte se présenter aux élections présidentielles de 2018

La fondation anti-corruption de Navalny a régulièrement publié des vidéos dénonçant les biens mal acquis des personnes proches du gouvernement et de certains de ses membres. Par le passé, des articles ont été consacrés à l’empire financier appartenant au fils du procureur général de Russie et aux millions de roubles d’argent public octroyés à une fondation dirigée par la fille de Poutine. Mais dans cette vidéo consacrée à Medvedev, Navalny a véritablement touché un nerf sensible, comme jamais auparavant.

«Medvedev rendra des comptes!»

La Russie, qui entame une troisième année de récession économique sévère, subit la rigueur des sanctions économiques infligées par l’Occident depuis son annexion de la Crimée, arrachée à l’Ukraine en 2014. La nouvelle de la bonne fortune secrète de Medvedev, à un moment où la nation toute entière est en souffrance, a rendu les Russes furieux.

En quelques jours, des millions de Russes ont regardé la vidéo sur YouTube. L’accumulation de richesses du Premier ministre est rapidement devenue le symbole même de toutes les injustices de la Russie, où la corruption est monnaie courante. Selon Navalny, Medvedev aurait utilisé un réseau d’œuvres de charité dirigées par ses associés pour dissimuler sa fortune; le Premier ministre possède ainsi des vignes en Italie et un palais du XVIIIe siècle à Saint-Pétersbourg. «Dimon (Medvedev) rendra des comptes!» est devenu le slogan des manifestants. Les manifestants portent des pancartes et des banderoles avec des canards, en référence à la résidence hors de prix que le premier ministre se serait fait construire au bord d’un étang pour chasser le gibier d’eau, et des baskets autour du cou pour se moquer de son impressionnante collection de chaussures de grande marque.

On n’a plus d’argent, mais tenez bon!

Medvedev

Mais cette richesse ostentatoire n’est pas la seule chose qui mette les manifestants en colère. Medvedev, qui a été président de 2008 à 2012, avant que Poutine ne revienne aux affaires, est depuis longtemps un personnage impopulaire en Russie. A l’inverse de Poutine, qui prend grand soin de ne jamais apparaître sous un jour compromettant, Medvedev est, au Kremlin, le grand spécialiste des impairs. Il est réputé pour son manque total d’oreille musicale; lors d’une visite en Crimée annexée, l’an dernier, il a déclaré à un groupe de retraités en colère: «on n’a plus d’argent, mais tenez bon!» Une citation qui a fait le tour d’Internet en Russie. Et sa réaction aux manifestations n’a pas dérogé à la règle. Alors qu’un utilisateur d’Instagram lui demandait comment s’était passé sa journée, Medvedev a répondu: «Pas mal, je suis allé skier!».

Si la côte de popularité de Poutine a décollé grâce à son choix du bras de fer avec l’Occident et à ses victoires militaires, Medvedev s’est vu reprocher l’effondrement du pouvoir d’achat en Russie. Depuis ces dernières années, l’opinion publique russe, et même certains membres de la garde rapprochée de Poutine, considèrent que Medvedev est un rouage aussi faible que dispensable de l’appareil du pouvoir.

Une cible de choix

Il n’en a guère fallu plus pour que Navalny, qui n’est pas né de la dernière pluie et qui a fait part de son désir de se présenter à la présidentielle l’an prochain, voit là une ouverture.

En concentrant ses critiques contre Medvedev, comme des analystes le disent, Navalny est parvenu à remporter des intentions de vote, comme jamais. Cela est dû, pour l’essentiel, au fait que ce qu’il dénonce parle à deux groupes très différents de mécontents: les mécontents politiques qui vivent dans les grandes villes de Russie, Moscou et Saint Pétersbourg, et ceux qui vivent dans les régions les plus périphériques et pour qui, généralement, ces mouvements de contestation n’ont guère d’intérêt. La plupart des Russes qui vivent hors des grandes villes y pensent généralement à deux fois avant de protester ouvertement contre le président, mais ils sont prêts à se déchaîner contre son Premier ministre incapable. Ils ont également pu constater les effets désastreux de la corruption locale et de manière quotidienne.

Ce sont ces manifestations dans les régions qui ont le plus surpris les autorités russes. Avant même 14h, heure à laquelle les manifestations étaient censées débuter dans les 11 fuseaux horaires que compte la Russie, on estimait à 20.000 le nombre des personnes ayant déjà participé aux manifestations en Sibérie et dans l’Oural. «Les manifestations n’ont pas seulement eu lieu dans les centres régionaux, mais aussi dans de petites villes et cela ne s’était jamais produit auparavant», a dit Alexandre Kynev, commentateur politique russe réputé dans son pays. Dans certains cas, on a assisté à des manifestations dans de petites villes de province, comme à Biisk, dans la région éloignée de l’Altaï, à l’Est, qui n’avait pas vu autant de manifestants dans ses rues depuis les années 1990. Même à Makhatchkala, au Daguestan, ville ou Poutine se targue d’avoir réuni 92,8% des voix en 2011, des manifestants sont descendus dans la rue (150 personnes au total –50 ont été arrêtés).

Les politiciens de Moscou sont généralement considérés avec scepticisme et dédain dans les lointaines provinces de Russie. Dans la Russie de Poutine, les décisions importantes sont prises à Moscou. Les autorités régionales ne sont au final que de simples exécutrices et le niveau de vie dans les centres urbains régionaux est beaucoup plus bas que dans la capitale lumière. Mais Navalny a fait quelques progrès surprenants dans ces endroits éloignés. Ce mois-ci, il a ainsi commencé une tournée autour de la Sibérie et la région de la Volga. Il a pris la parole lors d’une manifestation contre l’augmentation de la taxe d’habitation à Novossibirsk, en Sibérie. La semaine suivante, il se trouvait à Volgograd (ex Stalingrad), où il promettait d’enquêter sur le financement de palaces appartenant à des fonctionnaires locaux (…)

«Il a très bien su exploiter l’incompétence des responsables locaux des diverses régions», a déclaré Konstantin Kostin, responsable de la Fondation pour le développement de la société civile de Moscou. Ce succès, assez improbable, inquiète le Kremlin, qui a toléré la mobilisation des Moscovites de la classe moyenne en faveur de Navalny, mais qui pourrait bien changer d’attitude si l’opposant commençait à rallier des partisans au sein de l’électorat traditionnel de Poutine.

Attraper la jeunesse

Choisir Medvedev comme une cible a sans doute également aidé Navalny à accroître la participation d’un autre groupe de la population, et de manière totalement imprévue: les adolescents. Les manifestations de ce week-end ont vu peu de vétérans des manifestations 2011-2012 (connues sous le nom de manifestation de Bolotnaya), la dernière grande vague de manifestations ayant frappé la Russie. À l’époque, les manifestants étaient en grande partie des travailleurs des classes moyennes et urbaines. La génération Bolotnaya, comme d’habitude, a formé le noyau d’une marche qui s’est déroulée à Moscou le mois dernier en mémoire Boris Nemtsov, opposant à Poutine, mort assassiné. Mais les manifestations de ce week-end ont été très différentes.

Pour commencer, les visages dans la foule étaient beaucoup plus jeunes. De nombreux Russes qui manifestaient à Moscou et dans les régions étaient nés après la chute de l’URSS en 1991 et certains même après l’arrivée au pouvoir de Poutine en 2000. À l’issue des manifestations, il s’est avéré qu’un certain nombre de détenus étaient mineurs et ont donc dû être récupérés par leurs parents dans de nombreux commissariats de police à travers toute la Russie.

La nouvelle génération en âge de voter dans la Russie de Poutine est-elle prête à vivre sous les mêmes règles que celles de ses parents?

Le nombre élevé d’adolescents russes impliqués dans les manifestations a soulevé des questions quant à savoir si la nouvelle génération en âge de voter dans la Russie de Poutine est prête à vivre sous les mêmes règles que celles de ses parents. Un incident qui semble indiquer un certain bouillonnement de la jeunesse s’est produit à Briansk, près de la frontière biélorusse et a attiré l’attention de l’opinion publique après la diffusion d’une vidéo sur YouTube. On peut y voir un lycéen discuter avec un de ses professeurs après l’interrogatoire d’un de ses camarades de classe par la police qui lui reprochait d’avoir partagé un billet du blog de Navalny sur les réseaux sociaux. Le directeur de l’école lui dit qu’il devrait se montrer reconnaissant envers le pouvoir, car il n’a sans doute pas conscience du chaos qui pouvait régner en Russie dans les années 1990. Beaucoup se sont dits alarmés par le manifeste degré d’endoctrinement au sein du système éducatif du pays.

Echapper au Kremlin via internet

Les analystes s’accordent à dire que cette génération de Russes ne regarde pas la télévision, qui reste la source d’information la plus dominée par la propagande de Poutine. Au lieu de cela, ils s’informent principalement grâce aux réseaux sociaux, sur lesquels le Kremlin exerce beaucoup moins de contrôle.

«Cela fait assez longtemps que certains signes indiquent que cette génération voit tout ce qui se passe autour d’elle avec une certaine dose d’ironie. Ils se moquent du système sur Internet», rapporte l’analyste politique Mikhaïl Vinogradov. Et les vidéos bien conçues et bien produites de Navalny, combinées à cause de la lutte contre la corruption et à une campagne anti-Medvedev semblent avoir rallié cette génération bien plus facilement que les manifestations en mémoire de Nemtsov ou contre la guerre en Ukraine ne pourront jamais. «La majorité des moins de 25 ans en Russie pense que notre politique étrangère est géniale et que la politique intérieure est catastrophique», a déclaré le célèbre journaliste Mikhaïl Zygar sur sa page Facebook lundi. De très nombreux jeunes soutiennent les croisades de Poutine à l’étranger, mais voient Medvedev comme un «même humain», écrit Zygar, un individu incapable de prendre à bras le corps les dures réalités sociales de la Russie.

Pendant ce temps, les télévisions d’État ont fait totalement l’impasse sur les manifestations de dimanche et ont préféré se concentrer sur l’affrontement futur de la Russie et de l’Ukraine à l’Eurovision. Mais en ligne, des milliers de vidéos des manifestations de dimanche font le tour des réseaux sociaux en Russie. «Nous sommes loin de la crise politique», dit Vinogradov, «mais c’est peu de dire que la situation est mal engagée.»

Source: Slate.fr/ Antoine Bourgilleau

L’intégralité de l’article ici : http://www.slate.fr/story/142277/haine-russie

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