L’inévitable fuite hors de Russie d’un Sibérien fan de « métal » accusé de séparatisme finlandais

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Semyon Negretskulov

Du temps de la guerre froide, il y avait en Russie soviétique un dicton fameux qui sonnait comme une mise en garde envers qui aimait un peu trop la culture venant de l’Ouest: « Tu commences par aimer le jazz, un jour tu deviens espion ! ».

Rappelant étrangement le dicton, le site d’actualités russe After Empire, axé sur la défense du régionalisme en Russie, rapporte début avril l’histoire de Semyon Negretskulov. Un jeune musicien russe tout ce qui a de plus sibérien, qui, vingt ans après avoir été frappé par la vague rock métal scandinave se voit contraint à l’exil, accusé de « séparatisme finlandais ».

Interview donné à After Empire (« Après l’Empire »):

– Semyon, tu as été le héros d’une histoire absolument policière. Probablement, seulement en Russie de telles absurdités se produisent. Toi, un habitant de Krasnoïarsk [ndr: 3300 km à l’est de Moscou], a été accusé d’« exagérer les Finlandais » [ndr: terminologie russe] et d’avoir voulu annexer la Sibérie à la Finlande? Et arrêté pour ça ?

– Oui, presque comme ça. Mais je vais clarifier – il n’y a pas eu d’arrestation en tant que telle, mais il y avait une affaire criminelle. Et j’ai eu quelques difficultés, comme tout le monde aurait eu dans une telle situation. J’ai été viré du travail, les difficultés familiales ont commencé. Et à part la fuite du « Mordor » [ndr: univers de fiction créé par J. R. R. Tolkien], il n’y avait pas d’autre alternative.

– Comment tes procureurs ont-ils imaginé cela? Comment relier la Sibérie à la Finlande, même théoriquement ?

– Cela a commencé par le fait que j’ai soulevé le thème du régionalisme dans les réseaux sociaux. [Les procureurs] ont prétendu que j’écrivais sur le fait que la Fédération de Russie occupait illégalement Vyborg et d’autres régions qui, selon les traités historiques, appartiennent à la Finlande et à l’Estonie. Et sur la base de cela, ils m’ont accusé que Krasnoïarsk et moi-même voulions «revenir» quelque part – même si je ne comprends toujours pas comment le relier logiquement. En général, ils m’ont accusé de menacer l’intégrité territoriale de la Fédération de Russie avec mes posts.

– Comment es-tu venu à ce « thème finlandais » toi-même ?

– Il faut se rappeler qu’en 1997-1998, une puissante vague métal finlandaise est entrée en musique. Elle nous a tous très excités. J’ai ensuite eu mon propre groupe de rock, et nous avons commencé à passer de l’anglais au finlandais. J’ai commencé à étudier la langue et, petit à petit, j’ai même eu l’impression que je n’étais probablement pas russe, mais un Finlandais.

C’est vrai, que ma femme n’a pas apprécier ma passion. Elle disait que cela ne nous rapportera aucun revenu mais seulement des ennuis. Probablement, c’est arrivé…

– Dis-moi, s’il-te-plaît, plus en détail, comment as-tu réussi à parvenir en Estonie ?

Oh, c’est une épopée entière! Mes documents d’identité m’ont été retirés. Au début, j’ai passé quatre jours à traverser le territoire de Krasnoïarsk, parfois la taïga. Ensuite, je suis arrivé à des amis à Novossibirsk, puis j’ai rejoint Omsk. A Omsk, j’ai encore eu quelques difficultés – les autorités étaient sur mes traces. Ensuite, j’ai fait de l’auto-stop vers l’ouest. Je n’ai pas pu être aidé à Moscou, mais j’ai pu parvenir jusqu’à Saint-Pétersbourg. Là, j’ai trouvé dans la vraie vie les amis que j’avais rencontré sur les réseaux sociaux. Nous avons discuté de la manière dont je pouvais traverser la frontière, illégalement. Parce qu’il n’y avait pas d’autre choix.

– As-tu obtenu le statut de réfugié politique ?

– Pas encore, cette question est seulement considérée. Mais la police estonienne me traite avec bienveillance.

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– Que penses-tu du développement futur de la situation en Russie ? Cette absurdité totalitaire va-t-elle continuer ?

– Probablement, oui. La situation ne fera qu’empirer, parce que le régime de Poutine ne laissera pas libre les gens de penser seuls. Les autorités ne feront que renforcer les lois et la répression, et l’émigration augmentera.

– Et ce sera éternel ?

– Je pense que l’effondrement de la Russie est inévitable. Dans différentes régions – en Sibérie, au Tatarstan, même dans le même Saint-Pétersbourg – mûrit depuis longtemps une conscience autonomiste, qui ne veut pas obéir à Moscou et lui donner toutes ses ressources. Et peut-être – quelque part une étincelle éclatera, dans certaines régions, des manifestations de masse vont commencer – et une réaction en chaîne aura lieu. Et l’Etat, malgré le fait qu’il renforce tellement les forces de sécurité, ne peut pas garder [son emprise] dans toutes les régions.

– Et si la Sibérie devenait libre, y retournerais-tu ?

– Au cours de mon évolution créative, je me suis rapidement identifié comme nationaliste finno-ougrien. Je suis devenu très intéressé par les cultures des différents pays finno-ougriens. Et je pense que si, par exemple, l’Oudmourtie [ndr: république à majorité finno-ougrienne] devenait indépendante, elle vivrait aussi bien que l’Estonie. Il y a beaucoup de gens talentueux [en Sibérie], mais ils sont supprimés par l’empire.

Source : After Empire

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