Comment le monde a réagi au coup de force de Saakachvili

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Les médias internationaux ont largement commenté le retour de l’ex président géorgien et ancien gouverneur d’Odessa en Ukraine dimanche. Un tel écho mondial relié à l’Ukraine n’est pas commun. Depuis une année, le seul flux d’information comparable était autour de la suppression du régime de visas pour les Ukrainiens voyageant dans l’Union européenne.

Une différence de taille, cependant, existe dans la perception internationale de ces deux événements, la suppression des visas Schengen et l’entrée de Mikheïl Saakachvili en Ukraine. Si le premier a représenté un succès pour le gouvernement ukrainien dans sa volonté d’intégrer le pays au giron européen, le retour de Saakachvili – dans les conditions que l’on connait – est perçu, dans la bataille de l’information, comme une défaite de Kiev.

Succès d’une communication active : « Ils se conduisent comme des barbares »

Les événements survenus dimanche ont été suivis par les agences d’information mondiales clés et les agences de télévision et photo – Reuters, AP, AFP et autres.

L’influent Washington Post, par exemple, a couvert en direct dans son édition online la situation à la frontière polono-ukrainienne en relayant les dépêches de l’Associated Press (AP).

De manière écrasante, les informations diffusées par les médias du monde entier relatives au retour de Mikeïl Saakachvili en Ukraine sont négatives pour l’autorité de Kiev et valorisantes pour l’apatride Saakachvili.

Un élément de compréhension est le rôle crucial joué par les grandes agences d’information mondiale dans la diffusion des nouvelles aux quatre coins du monde. Un autre, la vocation des médias à diffuser les informations recueillies ou disponibles.

En l’occurrence, privées d’informations consistantes et actualisées des autorités de Kiev, les agence d’information mondiales ont fait la part belle dans leurs dépêches aux déclarations du bouillant Saakachvili, distillées tout au long de ces trois dernières semaines puis encore assénées d’une autre façon dimanche à la frontière polono-ukrainienne.

« Pourquoi le président ukrainien a-t-il peur de moi ? Je pars à la rencontre du peuple ! », cite par exemple Al Jazeera. Le journal vietnamien Infonet, qui s’appuie sur Reuters, détaille quant à lui à ses lecteurs que Saakachvili, parlant aux journalistes à Rzeszow, une ville de Pologne, a dit que le président Porochenko le considérait comme une « menace ».

« Le gouvernement ukrainien se comporte comme des barbares », cite également Saakachvili la plus grande agence d’informations commerciales du monde Bloomberg, quand celui-ci a vu le train dans lequel il comptait passer la frontière bloqué à la demande des autorités ukrainiennes.

Même dans ces pays exotiques pour nous comme la Jamaïque , le Nigeria ou le Venezuela (et en fait, dans presque tous les autres pays du monde) est apparu dans le flux d’information des nouvelles de la frontière polono-ukrainienne et reportages disant pourquoi Saakachvili pouvait devenir le « principal opposant politique » de l’actuel président qui l’a déchu de sa nationalité.

La plupart des médias dans le monde n’ont enseigné que des faits : les obstacles auxquels s’est heurté à la frontière l’ancien président géorgien et ex-gouverneur d’Odessa qui voulait revenir en Ukraine recourir contre le retrait de sa nationalité, et finalement l’inattendu dénouement.

Mais certains médias ne se sont pas limités à informer, décidés à déclarer leur sympathie sur les événements en Ukraine, soit secrètement, soit directement.

En fait, les informations rapportées (comme la décision du président Porochenko de priver Saakachvili de sa citoyenneté ou le refus des autorités de le laisser entrer en Ukraine), suffisaient en elles-mêmes à entraîner le lecteur dans une logique d’empathie et le laisser tirer ses propres conclusions.

Il en fallait à peine plus pour que la communication active décisive de Saakachvili avec les médias au cours de la «saga à la frontière» permette au lecteur de se forger une image négative des autorités ukrainiennes.

« … il ressemble à Ianoukovitch »

Depuis longtemps, il n’a pas été entendu d’épithètes comme ceux lancés dimanche sur un président. Le paroxysme a peut-être été atteint dans un article paru dans l’influent New York Times.

« Mikheil Saakashvili, ancien président de la Géorgie, se trouve dans une position inhabituelle pour un ancien chef d’Etat: il est apatride, et a passé dimanche à essayer d’entrer dans un pays qui ne le veut pas, d’abord en train, puis en bus et enfin à pied avec une foule de supporteurs qui ont forcé l’ouverture de la frontière en Ukraine.

… Son retour en Ukraine pourrait faire grimper les températures politiques à un moment où le président Poroshenko est aux prises avec une rébellion armée soutenue par la Russie dans l’est du pays et où les opposants politiques lui reprochent de tolérer et de bénéficier d’une corruption endémique, comme son prédécesseur pro-russe évincé, Viktor F. Yanukovych », écrit le New York Times.

Franchissement illégal de frontière: le cas pas unique de l’Ukraine

D’autres publications qui se sont engagées à écrire sur ce qu’elles appellent « le jour de Saakachvili » se sont abstenues de ces comparaisons de haut niveau, et en citant Saakachvili qui décrit ses relations avec Porochenko ont rédigé des textes qui ne sont, en définitive, pas bon pour Kiev.

Ainsi, Deutsche Welle propose un article avec énoncée en évidence la déclaration selon laquelle M. Saakachvili est « le principal ennemi politique de Porochenko » et dont le texte moque la « défense » de la frontière ukraino-polonaise contre Saakchvili

« C’est comme si l’Ukraine s’attendait à une invasion, cette fois-ci de l’ouest; comme si le défi était de repousser un ennemi de l’État », commente la publication. Le média allemand ajoute, au sujet de décision du président Porochenko de priver Saakachvili de sa nationalité: « Même les opposants [de Saakachvili] estiment que la justification du gouvernement est plutôt fallacieuse .»

Les médias occidentaux se sont également montrés surpris que le sort fait à Saakachvili par le président Porochenko ait eu lieu en dépit du fait que le premier ne constituait pas une réelle menace électorale pour le président.

« En se plaçant dans l’opposition, Saakachvili a pu obtenir un soutien important des électeurs (sondages), alors que le soutien à Porochenko dans le même temps est tombé », remarque Deutsche Welle. « Le parti ukrainien de Mikheïl Saakachvili représente seulement 2 % des intentions de vote. Mais les autorités ukrainiennes ont subi un revers en gérant la situation avec des manigances et des mensonges», souligne dit le diffuseur d’information français RFI .

Ainsi, le point tournant dans la perception différenciée des événements entre ce que pouvait en comprendre le public ukrainien et les lecteurs étrangers a été la posture outragée du gouvernement ukrainien dénonçant le caractère illégal du forçage de sa frontière.

« Un crime a été commis », a martelé lors d’une réunion le président Porochenko. « Cela m’est égal qui viole les frontières de l’Etat, des rebelles dans l’Est ou des politiciens démagogues dans l’Ouest », a poursuivi le président, faisant référence au meurtrier conflit armé avec des séparatistes pro-russes dans l’est du pays.

Les coupables doivent en « assumer la responsabilité devant la loi », a-t-il encore ajouté.

La police ukrainienne a de son côté ouvert une « enquête criminelle » pour « passage illégal de la frontière », un crime passible de cinq ans de prison ferme, a ajouté sur sa page Facebook le ministre de l’Intérieur Arsen Avakov.

Il est à souligner encore une fois que l’action de Saakachvili n’a de loin pas provoqué une réaction négative en Occident. Cet écart de perception n’est pas surprenant.

Lorsque des sanctions pénales ont été envisagées en Hongrie pour qui traverserait illégalement la frontière, celles-ci ont été critiquées par l’Union européenne.

Le même problème de franchissement illégal existe aux États-Unis à la frontière avec le Mexique, sur les frontières des enclaves espagnoles en Afrique du nord, à la frontière anglo-française dans l’ « Eurotunnel » et beaucoup d’autres endroits du monde.

Par conséquent, la réaction des médias étrangers montre cette perception: vous ne pouvez pas attendre de compréhension en Occident si aux contrevenants à votre frontière sont appliqués des sanctions trop sévères.

Réaction politique occidentale quasi inexistante

Si les médias occidentaux ont abondamment commenté les événements à la frontière polono-ukrainienne, les réactions politiques officielles ont en revanche été quasi inexistantes.

En Europe, quelques déclarations sont venues du ministère polonais des Affaires étrangères, mais celles-ci confinaient ces événements à « une affaire interne de l’Ukraine » qui n’a pas à être commentée. La réaction à peine plus significative est venue du député européen Jacek Saryusz-Wolski, un proche du gouvernement, qui a promis soulever la question du soutien dont a bénéficié Saakachvili côté polonais de la frontière au Parlement européen.

Selon certaines sources anonymes citées par Sergei Sidorenko, rédacteur en chef du journal ukrainien « La vérité européenne », l’UE est somme toute satisfaite de Kiev et ne veut pas prendre personnellement la défense de Saakachvili.

« Saakachvili n’a pas un fan club dans l’élite politique européenne mais il a un fan club américain, il faut être prudent », rapporte également Sergei Sidorenko, citant la remarque d’un diplomate polonais impliqué dans des discussion à un haut niveau.

Une éventuelle arrestation en vue d’extradition très mal vue 

Mikheïl Saakachvili fait parallèlement l’objet d’une demande d’extradition pour « abus de pouvoir » adressée par la Géorgie, qui l’avait déjà privé de sa citoyenneté géorgienne après qu’il eut reçu la nationalité ukrainienne, faisant de lui aujourd’hui un apatride.

Son éventuelle arrestation en Ukraine risque cependant d’être très mal vue en Occident et de renforcer sa popularité en Ukraine, préviennent des experts.

Beaucoup d’observateurs, selon l’AFP, jugent « honteux » pour le pays le scandale de dimanche, mettant en cause aussi bien les autorités pro-occidentales pour avoir retiré à Mikheïl Saakachvili sa nationalité et avoir tenté d’empêcher son entrée en Ukraine que l’ancien gouverneur d’Odessa et ses supporteurs pour avoir forcé un poste-frontière.

Pour Steven Pifer, ex-ambassadeur américain en Ukraine, aujourd’hui membre du cercle de réflexion Brookings Institution à Washington, « cela ressemble vraiment à un cirque politique ».

« Le président Porochenko a inutilement préparé la voie en retirant la citoyenneté ukrainienne de Saakachvili. Saakachvili a ensuite décidé de forcer la main avec son retour théâtralisé en Ukraine. Les motifs des deux sont douteux. Cela ne contribue aucunement à l’image de l’Ukraine en Occident », a-t-il poursuivi dans un courriel à l’AFP.

« Des millions d’Ukrainiens ont honte de leur pouvoir et de leur opposition », a résumé dans un blog Evguen Kouzmenko, rédacteur du populaire site d’information Censor.net.ua.

Source : GF avec La vérité européenneЄвропейська правда») et AFP

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