« Pas une petite histoire »: L’invasion de la Crimée par la Russie a poussé ce jeune homme à quitter son pays en quête de liberté

0
479
Tatar, Crimée.
Des drapeaux ukrainiens et tatars de Crimée flottent au-dessus des manifestants pro-ukrainiens devant le Parlement de Crimée, Simferopol, Crimée, 26 février 2014. (Photo: Shemetas Arvidas/ZUMA Press/Newscom).

KIEV, Ukraine – Lorsque les soldats russes sont arrivés en Crimée en février 2014, le jeune homme avait l’impression de vivre un cauchemar…


Nous offrons ici à nos lecteurs une traduction en français de ce reportage paru le 9 février 2018 sur The Daily Signal, site web d’information américain conservateur. Texte original (en anglais) de Nolan Peterson (photo ci-dessous), ancien pilote d’opérations spéciales et vétéran des combats en Irak et en Afghanistan, correspondant du Daily Signal en Ukraine.


…« Les Russes sont apparus un jour comme par magie », se souvient le jeune homme de 28 ans, quatre ans après l’invasion russe de la Crimée, sirotant un cappuccino dans un espace de travail commun à Kiev appelé Tsiferblat.

Il ajoute: « J’ai réalisé à quel point c’était proche d’une guerre.»

Craignant pour la sécurité de sa famille vivant encore en Crimée, l’homme demande à être mentionné seulement par sa dernière initiale, « M.».

Programmateur informaticien de métier, M. a le sourire facile et une présence désarmante. Il parle l’anglais couramment, ne s’arrêtant que de temps en temps pour chercher des mots sur l’application Google Translate de son smartphone.

« La Crimée vient de devenir une gigantesque base militaire russe », dit M., expliquant pourquoi il vit aujourd’hui un éloignement volontaire de sa patrie ethnique qui, selon ses propres termes, est devenue un « État policier » sous la domination russe.

« On a l’impression d’être toujours surveillé », explique-t-il. « Tu sens toujours cette pression, j’étais toujours sur le fil du rasoir. »

M. est un Tatar de Crimée – un groupe ethnique turc qui vit en Crimée depuis le 10e siècle. Pendant l’ère soviétique, les Tatars de Crimée ont subi des persécutions et une déportation massive brutale vers l’Asie centrale, qui, selon certains témoignages historiques, a tué près de la moitié de la population de l’ethnie.

Par conséquent, quitter la Crimée en octobre 2014 a été une décision déchirante pour le jeune homme, plaçant sa loyauté envers sa famille et sa culture ethnique contre le désir d’échapper à l’oppression russe et de vivre en liberté.

« C’est une lente accumulation de choses qui m’ a donné envie de partir », dit M. « C’est toujours difficile de quitter l’endroit où tu as grandi. »

Tatars
Les Tatars de Crimée tentent de percer un cordon de soldats russes à un poste de contrôle alors qu’ils rencontrent leur chef Mustafa Dzhemilev à Armyansk, en Crimée, le 3 mai 2014. (Photo: Shemetas Arvidas/ZUMA Press/Newscom).

Quelques tables plus loin, un homme tape à la guitare et M. roule les yeux en plaisantant. Cet homme n’est pas un très bon guitariste, il s’avère. Puis, comme une ombre qui passe, une expression triste se répand sur le visage de M., qui n’est pas typique à ce jeune homme ordinairement serein et joyeux.

Il y a quatre ans ce mois-ci, M. a vu avec crainte un convoi militaire russe, venant de la base navale russe dans la ville portuaire de Sébastopol, passer devant sa ville natale aux abords de Simferopol, où vivent encore ses parents.

« Nous avons vu passer des centaines de ces véhicules, l’un après l’autre, jour après jour », explique M. sombrement.

Parmi les soldats sans insignes en tenue militaire verte banalisée qui sont « apparus par magie» par la suite à Simferopol, M. remarque: « Il était très évident qu’ils étaient russes. »

Dans les jours qui ont suivi, alors que les envahisseurs russes se massaient contre eux, les troupes ukrainiennes à travers la Crimée se sont fait prendre à revers, ne sachant pas s’il fallait prendre les armes et tenir bon.

Les nuages de la guerre se rassemblaient.

« Les Russes ont apporté beaucoup de force », dit M. en s’arrêtant brièvement pour chercher un mot sur son téléphone avant d’ajouter: « Nous avons tous compris, juste une étincelle et tout pourrait exploser. »

« Nous avons eu de la chance »

Fin février 2014, l’Ukraine était en train de se remettre de la révolution de Maidan, qui avait fait plus d’une centaine de morts parmi les manifestants et qui avait laissé Kiev comme une zone de guerre.

Viktor Ianoukovitch, le président évincé de l’Ukraine, un allié du Kremlin, s’était exilé en Russie. A Kiev, un nouveau gouvernement était en train de renaître des cendres, apparrement prêt à défendre les sentiments pro-européens anticorruption de la révolution.

Près d’un quart de siècle après la chute de l’Union soviétique, il semblait que le pays avait pris un virage qui s’imposait depuis longtemps, atteignant enfin la vitesse d’évasion des influences corrompues de la Russie.

Puis, quelques jours après l’éviction de Ianoukovitch, les troupes russes sont apparues en Crimée.

Instantanément, l’exaltation post-révolutionnaire est revenue à une préoccupation plus pressante, celle d’une guerre imminente avec la Russie.

« C’était un sentiment assez intéressant que je n’avais jamais ressenti auparavant, que quelque chose de très grand et dangereux pouvait arriver à vous et à vos proches, et que vous ne pouviez rien y faire », raconte M. en se remémorant.

« Je me sentais impuissant, poursuit le jeune homme. Dans ce genre de situation, si une guerre commence, vous savez que votre maison sera détruite. Tu es complètement hors de contrôle. Tu ne peux pas comprendre ce sentiment avant d’être dans cette situation. J’avais 24 ans, et j’avais entendu parler de la guerre. Mais tu ne réalises jamais ce que ça fait, jusqu’à ce que ça t’arrive vraiment. »

Les forces militaires russes d’invasion ont été déployées à partir de la base navale de Sébastopol, en Crimée.

Le 27 février 2014, les forces spéciales russes Spetsnaz ont saisi des bâtiments gouvernementaux à Simferopol. Le 2 mars, les forces militaires russes exerçaient un contrôle de fait sur toute la péninsule.

L’invasion de la Crimée était une exécution de ce que l’on appelle aujourd’hui communément la doctrine russe de « guerre hybride », un mélange de multiples domaines de combat, y compris les cyberattaques, la propagande militarisée et la tromperie.

Dans le cadre de son manuel de guerre hybride, Moscou a nié que ses troupes opèrent en Crimée. Pour sa part, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a affirmé que les troupes sans insignes qui fourmillaient au-dessus de la Crimée étaient des « unités d’autodéfense créées par les habitants de Crimée ».

« Nous ne leur donnons aucun ordre, ils ne reçoivent aucun ordre de notre part », a déclaré Lavrov aux journalistes lors d’une conférence de presse le 5 mars 2014 à Madrid, a rapporté Reuters.

Le 16 mars, 95 pour cent des citoyens de Crimée ont prétendument voté en faveur de l’adhésion à la Fédération de Russie, selon un référendum contesté que la communauté internationale a largement condamné comme illégitime.

Invasion Crimée.
Des hommes armés que l’on croit être des soldats russes marchent devant la base de la 36e brigade de garde-côtes des forces navales ukrainiennes, Perevalne, Crimée, le 6 mars 2014. (Photo: Shemetas Arvidas/ZUMA Press/Newscom).

Néanmoins, le président russe Vladimir Poutine a publié un décret du 17 mars 2014, reconnaissant la Crimée comme un « État souverain et indépendant ». Une semaine plus tard, le président russe a signé une loi finalisant la prise de contrôle de la République de Crimée par la Russie.

En fin de compte, les forces militaires ukrainiennes ne se sont pas opposées à l’invasion russe et la Crimée a été épargné des ravages de combats majeurs. Pourtant, il suffit de regarder à environ 290 km au nord-est de l’endroit où la péninsule de Crimée s’attache à l’Ukraine continentale pour voir ce qui aurait pu se passer.

Là-bas, à l’extrémité sud des lignes de front fortifiées et retranchées dans la région ukrainienne du Donbass, qui est en proie à des combats acharnés, la guerre par procuration de la Russie s’échauffe encore après quatre ans de combats incessants.

Chaque jour, les forces militaires ukrainiennes font face à des tirs d’artillerie, des tirs de roquettes, ainsi qu’à des tirs de sniper et de chars d’assaut provenant d’une force combinée de séparatistes pro-russes et de réguliers russes.

Depuis avril 2014, Moscou nourrit la guerre dans l’est de l’Ukraine avec des armes, de l’argent et ses propres troupes. Fidèle à sa forme, le Kremlin soutient qu’il n’est pas impliqué dans ce qu’il affirme être un soulèvement populaire contre le gouvernement post-révolutionnaire de Kiev.

« Personne ne veut la guerre dans son pays d’origine », dit M. « Nous avons eu de la chance, nous aurions pu avoir un scénario très différent sur la péninsule. »

L’histoire se répète

Soixante-dix ans avant l’invasion russe en 2014, les grands-parents de M. avaient, eux aussi, vu craindre que les soldats soviétiques n’obligent le diktat de 1944 du dictateur soviétique de l’époque, Josef Staline, à expulser tous les Tatars de Crimée de leur patrie, qui remonte à près d’un millier d’années.

M. connaissait bien l’histoire des souffrances de ses grands-parents: les crimes qu’ils avaient subis, les famines, les gens qui avaient disparu dans la nuit et dont on n’avait plus jamais entendu parler, les biens volés, les familles obligées de partir dans les 30 minutes et qui ont parcouru des milliers de kilomètres à travers les sombres steppes asiatiques, dont beaucoup sont mortes en cours de route à cause de maladies ou de privation, quand ce n’était pas dans les wagons de chemin de fer.

Après avoir renversé le cours de la guerre lors de batailles clés comme celle de Stalingrad, l’Armée rouge reconquiert la Crimée des forces de l’Axe le 13 mai 1944. À ce moment-là, les Tatars de Crimée avaient déjà subi des années de persécution sous le règne de Staline.

En accusant les Tatars de Crimée de collaboration avec l’ennemi, Staline prit la décision de déporter de force toute la nation vers l’Asie centrale.

Du 18 au 20 mai 1944, les Soviétiques expulsèrent plus de 190 000 Tatars de Crimée dans ce qui fut, selon diverses sources, la déportation massive la plus rapide de l’histoire.

À la fin de juillet 1944, il n’ y avait officiellement plus aucun Tatars de Crimée vivant en Crimée, selon les registres soviétiques.

Au moins 7 889 déportés, soit environ 4 % de tous les Tatars de Crimée à cette époque, sont morts au cours du voyage ferroviaire de plusieurs semaines vers l’Asie centrale, que les autorités soviétiques les ont forcés à endurer dans des wagons de marchandises boulonnés.

Environ la moitié des déportés – environ 46 %, selon les données historiques citées par les militants tatars de Crimée – sont décédés au cours du processus de réinstallation en raison de conditions de vie horribles, de maladies et de faim.

Ainsi, en 1944, les quatre grands-parents de M. ont été expulsés de force de Crimée vers l’Ouzbékistan. Leurs récits éclairent les myriades de tragédies subies par toute une ethnie.

La grand-mère maternelle de M. était orpheline pendant la déportation après le décès de ses parents. En Ouzbékistan, elle a vécu quelques années dans un refuge pour enfants avec une sœur cadette jusqu’à ce que leur sœur aînée trouve du travail et puisse les accueillir.

Au refuge, orpheline et exilée de son pays natal, la grand-mère de M. a survécu grâce à un régime qui ne comprenait presque rien d’autre que du pain noir. Jusqu’ à ce jour, dit M., elle ne veut toujours pas toucher au pain noir.

Drapeau_Crimée
Un habitant brandit le drapeau des Tatars de Crimée lors d’un événement à la mémoire des victimes de la déportation des Tatars de Crimée en 1944, le 18 mai 2017. (Photo: Pavlishak Alexei/ZUMA Press/Newscom).

En 1944, à l’âge de 13 ans, son grand-père maternel fut déporté avec sa famille en Ouzbékistan. Les premières années en Ouzbékistan furent cruelles, la famille du garçon vivant dans une barque, constamment affamée.

La maison d’enfance du grand-père de M. se trouve toujours dans un village appelé Evpatoria. Bien que quelqu’un d’autre y habite maintenant, dit M.

En fin de compte, trois des grands-parents de M. ont survécu pour retourner dans leur patrie de Crimée et y revenir entre 1988 et 1989. Son grand-père paternel, cependant, mourut de vieillesse avant de pouvoir rentrer chez lui.

Ses parents sont nés en exil en Ouzbékistan. Ils ont déménagé en Crimée en 1988, l’année précédant sa naissance. Pour sa part, avant l’invasion de la Russie en 2014, la Crimée était le seul pays que M. n’avait jamais connu.

Néanmoins, en octobre 2014, sept mois après le règne russe, M. s’installe dans la ville de Lviv, à l’ouest de l’Ukraine. Il ne connaissait personne et n’avait pas de travail pour l’attendre.

M. a quitté la Crimée de son plein gré 70 ans après que les déportations massives forcées de Staline eurent expulsé ses grands-parents de leur patrie. Ainsi, le jeune homme reste profondément en inconfort quant au fait de quitter son pays natal à la recherche d’une vie meilleure.

« Ma famille a fait tellement d’efforts pour revenir, ils ont tant souffert pour retourner dans son pays natal », raconte M. au sujet de ses parents et grands-parents. « C’est très difficile pour eux. Ils n’envisagent même pas de repartir. C’est leur patrie. »

Décision difficile

Comme beaucoup de gens de sa génération en Ukraine, M. est animé par le désir de voyager et la motivation de travailler dur pour améliorer la vie de la famille qu’il espère avoir un jour.

Toutefois, ces espoirs se sont anéantis en mars 2014, lorsque la Crimée a rejoint la Fédération de Russie. D’une part, alors que les sanctions occidentales contre la Russie ont commencé à s’imposer, les possibilités de carrière en Crimée pour les professionnels des technologies de l’information comme M. se sont asséchées.

« Bien sûr, le fait que la Crimée devienne un territoire contesté, c’était mauvais pour nous. «Voyez, même Visa ou Mastercard ne fonctionnent pas là-bas, et beaucoup d’entreprises étrangères ne peuvent pas y travailler. »

Plus inquiétant encore, le jeune homme tatar de Crimée s’est retrouvé dans un état policier orwellien, où ceux qui se sont prononcés contre le nouveau régime russe ont été réduits au silence.

Parfois, c’était la police qui démantelait un groupe de manifestants. Parfois, c’était une arrestation arbitraire.

Parfois, les gens disparaissaient tout simplement.

« Les gens ordinaires n’ont aucune chance d’influencer les positions gouvernementales », dit M. « Le gouvernement peut faire ce qu’il veut. Si vous écrivez quelque chose de mauvais sur les médias sociaux, vous aurez certainement une rencontre avec le FSB. »

Le Service fédéral de sécurité russe, ou FSB, est la principale agence de sécurité du pays et le successeur du KGB soviétique.

Après la prise du pouvoir par la Russie en 2014, la communauté des Tatars de Crimée a engendré un nombre disproportionné de personnes dans la péninsule ouvertement opposées au pouvoir russe. C’est pour cette raison que les Tatars de Crimée ont attiré le plus gros de l’ire du FSB dans la nouvelle conquête russe. Quatre ans plus tard, les choses ne se sont guère améliorées.

Tatars
Des militants pro-russes et Tatars de Crimée s’affrontent devant le Parlement de Crimée, Simferopol, Crimée, 26 février 2014. (Photo: Shemetas Arvidas/ZUMA Press/Newscom).

En 2017, le Centre de ressources des Tatars de Crimée, une organisation humanitaire non gouvernementale, a enregistré quatre morts, 16 prisonniers politiques, 16 personnes disparues, 286 détentions, 340 interrogatoires, 62 perquisitions, 46 arrestations et 104 amendes contre des opposants au régime russe en Crimée.

Parmi ces chiffres, les Tatars de Crimée comptaient 3 des 4 morts, 12 des 16 disparus, 248 des 286 détenus et 286 des 340 personnes interrogées.

Sur 62 perquisitions de maisons, 61 se trouvaient dans les foyers des Tatars de Crimée.

La réputation des Tatars de Crimée s’est accrue en Ukraine. « Ils sont considérés comme héroïques à cause de l’invasion russe. »

Pourtant, M. explique que les réalités pratiques plutôt que les convictions patriotiques ont stimulé l’opposition des Tatars de Crimée à la domination russe.

« C’est une idée fausse que les Tatars de Crimée étaient passionnément pro-ukrainiens, nous venons de réaliser qu’avec la Russie, nous aurions de pires conditions », dit M. « Et personne ne voulait de guerre. »

Liberté en exil

En 1989, après que l’Union soviétique eut mis un terme à l’interdiction faite aux groupes ethniques déportés de retourner dans leurs terres d’origine, les Tatars de Crimée dispersés dans toute l’Asie centrale ont commencé à retourner en masse en Crimée.

Selon un recensement russe de 2014, environ 246 000 Tatars de Crimée vivent actuellement en Crimée, soit 12,2 % de la population totale.

Confrontés à une discrimination endémique après leur retour, les Tatars de Crimée se sont transformés en une communauté isolée et unie, regroupés dans des enclaves ethniques comme celle où M. a grandi à l’extérieur de Simferopol.

« Les Tatars de Crimée essaient de vivre à l’écart des peuples slaves », dit M. Par exemple, le mariage avec des peuples slaves n’est pas très populaire. Tout le monde essaie de ne pas s’assimiler à la population slave. Nous voulons garder nos racines. »

Ce jour-là à Kiev, M. ne semble ni exultant ni réticent à expliquer les raisons pour lesquelles il a quitté son pays natal de Crimée. Il parle ouvertement et impassiblement des loyautés conflictuelles qui l’accablent maintenant alors qu’il attend son avenir avec impatience.

Jusqu’à ce que la conversation se tourne vers sa famille et sa solitude.

« Je n’ai pas vraiment l’impression que c’est mon pays », dit le jeune homme de 28 ans au sujet de sa vie à Kiev.

La pondération dont M. a fait preuve jusqu’à présent révèle pourtant le tribut émotionnel que le jeune homme a subi en quittant son pays natal.

Tatars
Des enfants portent des costumes nationaux de Tatar de Crimée lors d’un rassemblement commémoratif pour marquer le 73e anniversaire de la déportation forcée des Tatars de Crimée, à Kiev, Ukraine, le 18 mai 2017. (Photo: Str/ZUMA Press/Newscom)

L’identité de M. reste avant tout celle d’un Tatar de Crimée. Même après avoir vécu en Ukraine « continentale » pendant plus de trois ans, il se sent encore comme un voyageur dans un pays étranger.

« Pour le commun des Tatars de Crimée, notre patrie est la Crimée, pas le continent », dit M. M., expliquant le mécontentement de ses parents face à sa décision de partir.

Il leur a proposé de venir lui rendre visite à Kiev, mais ils ne l’ont pas accepté. Bien que, ajoute M. dans la défense de ses parents, ce sont « des gens qui restent à la maison ».

Il n’est pas interdit à M. de retourner en Crimée pour rendre visite à sa famille, et il le fait deux ou trois fois par an. Pourtant, chaque fois qu’il franchit les postes de contrôle russes, où les files d’attente durent parfois jusqu’ à huit heures, il y a la peur omniprésente des responsables russes de la sécurité.

« Ce n’est pas pratique de rentrer chez soi et de revenir », dit M. « Il y a tellement de présence militaire là-bas maintenant. »

Pour ce qui est de l’avenir, M. ne sait pas quoi faire ni où son chemin finira par le mener. Ce qu’il sait, cependant, c’est qu’un jour, quand il aura sa propre famille, il voudra leur offrir des possibilités de carrière, la liberté de voyager et, ce qui est plus important encore, la liberté de vivre à l’abri de la peur.

Tout ce qui, pour l’instant, reste hors de portée dans la Crimée sous contrôle russe.

« Le temps me montrera le chemin », dit M.

Pas une petite histoire

M. s’est installé dans une existence sans racines à Kiev. Certes, c’est une vie solitaire, dans laquelle le jeune homme a dû reconstruire à partir de rien tout ce qu’il a laissé derrière lui en Crimée: amis, la maison, et le contact quotidien avec sa famille et l’héritage de la Crimée tatare.

Pourtant, malgré toutes les privations, la solitude et la culpabilité, ainsi que l’incertitude omniprésente et pressante sur son avenir, il dit que quitter la Crimée en valait la peine, au bout du compte, pour la liberté.

À la fin de notre conversation, j’en viens à cette question, que j’ai pris l’habitude de poser au fil des ans à tous les jeunes que j’ai rencontrés en Ukraine et qui ont endossé les fardeaux de la révolution et de la guerre.

Cette question, bien que simple, est un baromètre révélateur pour mesurer le coût réel de toute guerre.

« As-tu encore de l’espoir? », a-je demandé à M., ajoutant: « As-tu l’espoir de rentrer chez toi un jour? »

Il fait une pause. Peut-être, pour trouver les bons mots dans une langue étrangère. Ou, peut-être, pour composer une idée réfléchie, ce qui est difficile à articuler dans n’importe quelle langue, même la sienne.

En parlant, je me rappelle que ses paroles, prononcées dans un café-restaurant de Kiev en 2018, auraient tout aussi bien pu être prononcées par ses grands-parents en 1944 lorsqu’ils ont été chargés dans les trains de déportation de Staline avec un demi-siècle d’exil devant eux.

Après un moment de silence, M. me regarde dans les yeux et dit: « J’essaie d’être optimiste quant à la situation. Mais tout me dit que ce n’est pas une petite histoire. Cette histoire ne fait que commencer. »

Réagissez à cet article en soumettant votre commentaire ci-dessous ou sur notre page Facebook