Une psychologue avertit : « la Russie compte maintenant jusqu’à 100 000 skinheads racistes et violents »

0
600
Russie
Russia. Source: CIA World Factbook.

En Russie, le phénomène skinhead est vu essentiellement en Europe et aux Etats-Unis. Une experte soulève un coin du voile.

Rimma Fedyayeva, professeur de sociologie à l’université de Kazan (chef-lieu de la république du Tatarstan, 800 km à l’est de Moscou), est une spécialiste reconnue des conflits intracommunautaires. Dans un article paru le 19 mars dans le magazine Business-Gazeta.ru consacré au procès du meurtre d’un étudiant tchadien de 24 ans par un jeune habitant de Kazan de 18 ans, elle livre une analyse sans détour du phénomène skinhead en Russie.

« Il peut y avoir jusqu’à 100 000 skinheads en Russie, avance-t-elle. Et ni leur nombre ni la violence qu’ils commettent contre les minorités ethniques, religieuses ou raciales sont susceptibles de diminuer tant le pays ne s’intéresse pas à aborder la cause fondamentale de leur apparition : une baisse significative du statut social dans de nombreuses couches de la population. »

Les Tatars ont été choqués et scandalisés par le meurtre récent d’un étudiant africain, poursuit-elle. Mais ils n’auraient pas dû être surpris étant donné qu’il y a eu d’autres meurtres et attaques sur une base raciale ou ethnique au cours des derniers mois et qu’il n’existe pas encore de programme en place pour bloquer de telles actions.

© DR. Rimma Fedyaeva, psychologue, docteur en sociologie, professeur agrégé de conflits KNRTU (Université Technologique d’Etat de Kazan), spécialiste des conflits internes.

« Nos skinheads russes sont le résultat de problèmes économiques et sociaux », dit-elle. «Souvent, ce sont des enfants de travailleurs ou de parents dont le statut social au cours des années de réforme a fortement baissé». Et nombre d’entre eux croient que les membres d’autres groupes font bien mieux que les leurs.

D’après Rimma Fedyayeva, ils ont une idéologie plus ou moins bien développée, basée sur une «haine sociale» suivant laquelle ils «doivent haïr les Juifs, les Noirs, les Chinois et les Caucasiens» parce que, selon eux, ces membres d’autres groupes «vivent bien aux dépens des Slaves».

En raison de l’objet de leur haine, les gens associent skinheads au nazisme, au racisme, au fascisme et à la violence mais si l’on considère les étapes principales du développement de la formation de cette sous-culture, dit le psychologue, il est alors possible de voir que toutes les directions qui la composent ne sont pas liées à la politique.

«En Russie, les skinheads incluent des personnes asociales qui sont enclines à utiliser agressivement des symboles et, quand cela est possible, des idées pour justifier des actions essentiellement hooliganes». Cette identification aux skinheads est par ailleurs exacerbée par la propension des journalistes à présenter ces hooligans comme quelque chose de plus concret.

« Des jeunes sans vues politiques particulièrement définies »

Les observateurs du phénomène, poursuit-elle, trouvent que «les jeunes n’ont pas de vues politiques particulièrement définies». Ils agissent plutôt par haine sans trop se préoccuper de la façon dont ils peuvent être expliqués par des politiciens ou autres. Ils ne savent pas ou ne se soucient pas assez de l’histoire et des idées pour se concentrer sur ce genre de questions.

© DR. Skinheads russes arborant bannières des États confédérés d’Amérique « sudiste » et de la Fédération de Russie.

En Russie, la plupart des discussions sur les skinheads se concentrent sur l’Europe et les Etats-Unis mais selon le ministère de l’Intérieur, il y avait entre 15 000 et 20 000 skinheads en Russie en 2014-2015. Cependant, de nombreux chercheurs croient que le nombre réel est beaucoup plus élevé, de l’ordre peut-être de 100.000 individus.

Beaucoup de skinheads sont concentrés à Moscou, Saint-Pétersbourg, Samara et Rostov-sur-le-Don, mais il y a en a partout à travers le pays. Une des études les plus soignées du phénomène concerne la ville de Saint-Pétersbourg, où l’on estime à environ 3 000 skinheads et 11 000 à 12 000 «représentants d’organisations néo-fascistes».

Selon Rimma Fedyayeva, «selon diverses sources», il y a «environ 80 à 100 personnes» à Kazan qui «s’identifient comme des skinheads ou comme des soi-disant nationalistes de droite». Ils se considèrent comme engagés dans des manifestations contre la «moralité publique» mais tout en se voyant ainsi se comportent comme des hooligans.

Absence d’idéologie dominante précise pour les endiguer

Il y a quatre raisons pour lesquelles ce mouvement reste si important, poursuit le psychologue: Premièrement, les principaux problèmes qui l’ont amené, y compris la «pauvreté de masse», n’ont pas été abordés. Deuxièmement, il n’y a pas «d’idéologie définie» qui puisse être utilisée pour éloigner les jeunes de cette sous-culture.

Troisièmement, il y a une absence de travail de prévention dans les écoles et les institutions de jeunesse. Quatrièmement, il y a eu «un effondrement du système d’éducation scolaire, en particulier dans les sciences humaines». Par conséquent, de nombreux jeunes Russes ne voient pas la raison pour laquelle ils devraient rejeter la xénophobie ou la violence.

© DR. Toutes les années des milliers de nationalistes, d’activistes ultra-orthodoxes et de skinheads participent le 4 novembre, « jour de l’unité nationale » à des « marches russes » à travers différentes villes du pays, bravant parfois les interdictions. A cette occasion, le drapeau noir-jaune-blanc de la Russie impériale (incluant l’Ukraine, le Caucase du Nord, l’Asie centrale, etc) est souvent arboré.

En ce qui concerne les skinheads au Tatarstan et en Russie, Rimma Fedyayeva dit, il y a de mauvaises nouvelles et moins de mauvaises nouvelles. La mauvaise nouvelle, suggère-t-elle, est qu’il n’y a pas d’exemples politiques dans l’histoire où les pays aient réussi à éliminer complètement les mouvements racistes et nazis.

Mais les moins mauvaises nouvelles, du moins en ce qui concerne le Tatarstan, sont les suivantes: «le niveau des manifestations extrémistes parmi les jeunes de la république est inférieur par rapport aux autres régions du pays», un résultat qu’elle suggère du fait que les autorités de Kazan prennent la menace plus sérieuse que ce qui se voit dans bien d’autres endroits.

Source : traduction libre d’un article (en anglais) paru dans Eurasia Review / Paul Goble

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © GrandFacho.com.

Réagissez à cet article en soumettant votre commentaire ci-dessous ou sur notre page Facebook

LAISSER UN COMMENTAIRE

Laissez votre commentaire
Entrez votre nom ici

*