René-Louis Berclaz — L’Europe des tabous

0
145

Par René-Louis Berclaz dans le Courrier du Continent

Il était une fois des explorateurs venus d’Europe partis à la découverte du continent africain. C’était juste avant le temps des colonies. Plus loin que le Monomotapa, ils tombèrent sur des indigènes apeurés qui leur firent comprendre : « Attention ! Ici mots tabous, chiffres tabous, gestes tabous ! Sinon, quand Grand Sorcier très en colère, il peut te transformer en savonnette ! »

Et le malheureux de préciser : « Je l’ai vu de mes yeux vu ! ».

Ce qui déclenchait des sourires entendus chez les « esprits forts » venus de l’Europe des « Lumières »…

Quelques générations plus tard, un illustre descendant de ce Grand Sorcier, devenu roi de sa tribu grâce à un juteux trafic d’armes, de diamants et de « bois d’ébène », convoqua son fil aîné pour lui tenir ce langage : « Tu vas aller en Europe pour suivre les migrants, tu inspecteras les étapes, tu signaleras les problèmes, tu infiltreras les filières d’invasion qui traversent la mer. N’oublie pas de dire aux migrants qu’il n’y a pas de crocodiles dans la Méditerranée ! Bien sûr, pas question pour toi de te déplacer en jet privé et de prendre du bon temps dans les universités, les boîtes de nuit ou les palaces ! Tu dois voyager incognito ! Une fois là-bas, tu te renseigneras aussi sur ces « esprits forts » venus d’Europe, qui avaient fortement impressionné notre vénérable ancêtre le Grand Sorcier, et dont nous devons découvrir les secrets ! »

Quelques mois plus tard, de retour au pays, le prince héritier fait son rapport au roi : « Tout baigne et c’est bien le cas de le dire ! Même à la nage l’invasion de l’Europe se déroule à merveille ! Les Européens sont d’une extraordinaire crédulité ! Mais je n’ai pas trouvé trace des « esprits forts » dont tu m’avais parlé… On m’a juste dit qu’une tribu vorace, les Très Grands Sorciers, les avait tous mangés pendant une grande guerre qui a duré trente ans ! »

En Autriche, une logopédiste, une certaine Andrea V., a reçu l’ordre de changer son numéro de plaque personnalisé « LOGO 18 » qu’elle utilisait depuis 15 ans, après que la police eût constaté qu’elle enfreignait la législation antinazie, qui interdit d’afficher le chiffre 18 sur des plaques d’immatriculation.

Il s’avère que le chiffre 18 est utilisé par les groupes patriotiques comme code pour désigner Adolf Hitler, à cause de la combinaison des chiffres 1 et 8, indiquant la première lettre de l’alphabet, A, et la huitième lettre, H, ce qui est illégal depuis la modification de la loi il y a trois ans. « Pour des raisons professionnelles, j’ai eu cette plaque pendant des années. Je suis logopédiste dans le 18ème arrondissement : « LOGO 18 », c’est ma carte de visite, cette histoire est complètement ridicule ! », a-t-elle déclaré au quotidien autrichien Heute du 30 août 2018.

Ce chiffre est l’un des nombreux codes bannis de l’espace public depuis l’interdiction des « codes néo-nazis » en vigueur dans le pays natal de la valse à 3 temps x 6 depuis l’été 2015.

Mais pour Andrea, le coût du remplacement de la plaque et de la carte grise du véhicule se chiffrera probablement en centaines d’euros. Ce festival d’interdictions hallucinogènes vise également les chiffres 28 (Blood & Honour), 828 (Heil Blood & Honour), 74 (Grossdeutschland), 84 (Heil dir), 88 (Heil Hitler), H8 (Heil Hitler), 311 (Ku Klux Klan), 444 (Deutschland den Deutschen), 198 (Sieg Heil), 1919 (SS), 191 (SA), 420 (20 avril, jour anniversaire d’Adolf Hitler), C18 (Combat A. Hitler) et 1488 (Auf Deutschland, Heil Hitler).

Si vous touchez le gros lot après avoir joué une combinaison gagnante de ces numéros immoraux, la plus élémentaire décence vous obligera à vous dessaisir de vos gains en faveur des éternelles victimes et des œuvres charitables qui en prennent grands soins.

Selon Albert Einstein lui-même (chiffre 15, bingo, autorisé !), seule la bêtise humaine serait plus insondable que l’Univers…

Dans le registre des tabous gestuels, la quenelle imaginée par Dieudonné n’est finalement qu’une modeste unité de mesure plutôt symbolique destinée à évaluer l’ampleur de la crédulité humaine. Une échelle aussitôt dépassée une fois adoptée puisque notre Univers serait en constante expansion selon la même courbe exponentielle que celle de l’accroissement de la bêtise humaine.

Elles vont donc fatalement se rejoindre dans un trou noir quand les compteurs seront remis à zéro.

Fâcheuse perspective pour l’avenir du genre humain et de la prodigieuse intelligence qui va avec !

Même un geste annonçant une intention pacifique comme le salut romain est assimilé dorénavant à une incitation à la haine raciale, un outrage à la paix des morts et à la mémoire des victimes.

Mais pas n’importe lesquelles…

Les vieux romains se tordent les bras dans la tombe en apprenant qu’en Germanie leur salut est réprimé par la loi et peut donner lieu à une peine allant jusqu’à trois ans d’emprisonnement ! Les symboles les plus représentatifs de notre culture gréco-latine et chrétienne, comme les croix de toutes formes, sont désormais bannis du domaine public.

Et dire que des candides se berçaient de l’illusion qu’il y avait de « bonnes » et de « mauvaises » croix, et qu’il suffisait d’afficher les premières pour vivre en paix dans l’amitié et la fraternité universelle !

La perversion des mœurs suit la perversion des symboles comme l’âne suit la carotte, en attendant le retour du bâton une fois que la fête sera terminée et que le piège se sera refermé sur les bonobos et autres Bisounours…

Mais les plus grands tabous sont ceux qui obèrent l’entendement de la conscience humaine, quand le sens critique, voire le simple bon sens, sont assimilés à des expressions incitants à la haine ou à la violence. La haine est un sentiment propre au genre humain : elle vise toujours un tiers dans un rapport direct de causalité. Bonne ou mauvaise, il faut une raison plutôt concrète pour provoquer la véritable haine. Les lois qui prétendent réprimer la haine cachent d’autres intentions car il n’est pas nécessaire pour les appliquer que l’incitation produise l’effet supposé. C’est donc bien un procès d’intention qui vise les réfractaires à la pensée unique.

Une législation qui obligerait à l’amour universel susciterait l’hilarité générale alors que les lois qui répriment la haine provoquent la crainte et la méfiance en détruisant la confiance, clé de toute cohésion sociale. Ce sont des lois de soumission qui divisent la société entre dominants et dominés. Combattre de telles lois est un devoir civique si l’on veut défendre les libertés autrement qu’en paroles. La liberté d’expression est bien la plus importante des libertés individuelles car c’est la mère de toutes les libertés : elle est avant tout le porte-parole des autres libertés fondamentales quand celles-ci sont menacées ou agressées et veulent le faire savoir à l’opinion publique.

Le Comité des Droits de l’homme de l’Organisation des Nations Unies (siège à Genève) partage ce point de vue puisqu’il a adopté lors de sa 102e session (juillet 2011), une Observation générale (No 34) sur la liberté d’opinion et d’expression.

Cette Observation « réaffirme avec force que la liberté d’opinion et d’expression est au cœur de tous les droits de l’homme » et surtout que « les lois sur le devoir de mémoire, pénalisant l’expression d’opinions sur des faits historiques sont inacceptables » (alinéa 49).

49. Les lois qui criminalisent l’expression d’opinions concernant des faits historiques sont incompatibles avec les obligations que le Pacte impose aux Etats parties en ce qui concerne le respect de la liberté d’opinion et de la liberté d’expression. Le Pacte ne permet pas les interdictions générales de l’expression d’une opinion erronée ou d’une interprétation incorrecte d’événements du passé. Des restrictions ne devraient jamais être imposées à la liberté d’opinion et, en ce qui concerne la liberté d’expression, les restrictions ne devraient pas aller au-delà de ce qui est permis par le paragraphe 3 ou exigé par l’article 20.

Les Droits de l’homme sont avant tout une potion magique à usage externe : ils permettent de justifier le droit d’ingérence comme on l’a vu en Irak, en Libye, en Syrie, puisqu’il suffit de s’en proclamer le champion pour faire accroire qu’ils sont appliqués à l’interne.

Source : Courrier du Continent No 602, octobre 2018, page 12

Pour s’abonner au Courrier du Continent (40 francs par année) contactez cette adresse mail: editionsdecassandra@yahoo.fr

Réagissez à cet article en soumettant votre commentaire ci-dessous.

Vos partages nous permettent de continuer, merci !