La tyrannie et la diversité dans l’Antiquité

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Par Guillaume Durocher

Dans son Politique, Aristote observe avec réalisme que la diversité résultant de l’immigration sans assimilation est une cause fréquente de guerre civile et d’effondrement de la solidarité civique au sein des villes-États grecques. Dans ce bref article, je voudrais souligner comment la diversité dans l’utilisation de mercenaires étrangers et les changements dans la population ont été un outil fréquemment exploité par les tyrans grecs pour asservir les citoyens.

L’importation et l’émancipation des étrangers, que ce soit par les démocrates ou les tyrans, était aussi une méthode courante pour renverser le processus politique, détruire la constitution et soumettre les citoyens.

L’exemple archétypique en est la ville-état sicilienne puissante et diverse de Syracuse, longtemps gouvernée par une série de tyrans, qui contraste utilement avec la ville-état homogène et libre. Aristote fait remarquer: »à Syracuse, l’octroi de droits civiques aux étrangers et aux mercenaires, à la fin de la période des tyrans, conduit à la sédition et à la guerre civile » (Politique, 1303a13). En outre, Aristote soutenait qu’un souverain légitime était protégé par ses propres citoyens armés, tandis que les tyrans utilisaient des mercenaires étrangers: »Les rois sont gardés par les bras de leurs sujets; les tyrans par une force étrangère » (1285a16). L’utilisation de mercenaires étrangers conduisit souvent à la dévolution du pouvoir à un tyran ou à une petite clique (1306a19).

Les observations d’Aristote ont été largement reprises par les chercheurs modernes. Les tyrans sont pleinement conscients du fait que l’identité commune et la solidarité civique menacent leur pouvoir personnel. Kathryn Lomas observe que « l’utilisation de populations itinérantes pour subvertir le statut de la polis est commune à de nombreux tyrans et monarques hellénistes à travers le monde grec. Paul Cartledge observe que Syracuse est devenue:

ce qu’était essentiellement la tyrannie: une autocratie fondée sur la force militaire fournie par un garde du corps personnel et des mercenaires; et renforcée par de multiples mariages dynastiques, les transferts sans scrupules de populations et l’émancipation des étrangers.[2]

Il y a des preuves que les Grecs considèrent plus largement l’homogénéité comme une source de force dans une ville. Pendant la guerre du Péloponnèse, le dirigeant politique et aventurier athénien Alcibiades a fait valoir que la Sicile serait facile à conquérir, car sa diversité signifiait que ses villes manquaient de solidarité et de confiance sociale. Au lieu d’une action civique commune, les Siciliens étaient enclins à un comportement individuel égoïste sous forme de corruption et d’émigration:

La Sicile peut avoir de grandes villes, mais elles sont pleines de bouleversements mixtes et sujettes au transfert de populations. Par conséquent, personne ne sent qu’il a un intérêt dans une ville qui est la sienne, alors ils n’ont pas pris la peine de se munir d’armes pour assurer leur sécurité personnelle ou de maintenir des établissements agricoles adéquats dans le pays. Au lieu de cela, les individus amassent tout l’argent qu’ils peuvent retirer des fonds publics par le biais d’un discours persuasif ou d’une politique factionnelle, en sachant que, si tout échoue, ils peuvent aller vivre ailleurs. Une telle foule n’est guère susceptible de répondre unanimement à une proposition ou de s’organiser en vue d’une action commune: il est plus probable que des éléments individuels s’associent à une offre qui les attire. . . (Thucydides, 6.17)

Etant donné qu’Alcibiades a fait ces commentaires dans un discours remarquable essayant de convaincre l’Assemblée Athénienne d’envahir la Sicile, nous pouvons supposer que de tels arguments auraient résonné avec les citoyens athéniens en général. (En l’occurrence, l’invasion athénienne de la Sicile s’est avérée un désastre. Néanmoins, comme on pouvait s’y attendre, les Athéniens ont trouvé des alliés locaux parmi la population diversifiée de la Sicile, notamment parmi les Sicules indigènes. Cependant, le manque d’unité de la Sicile ne suffisait pas à compenser le risque général de l’entreprise, notamment en raison de l’éloignement géographique d’Athènes et du soutien spartiate à Syracuse.

Les généralités méritent d’être répétées: par une dure expérience, les anciens Grecs ont appris que la politique civique est impossible sans la solidarité rendue possible par une forte identité ethnoculturelle partagée, que l’émancipation forcée des étrangers était un outil puissant pour priver les citoyens autochtones du droit de vote, et qu’une citoyenneté non armée surveillée par des mercenaires étrangers est mûre pour la tyrannie.


Références

Aristotle (trans. Ernest Barker and R. F. Stalley), Politics (Oxford: Oxford University Press, 1995).

Thucydides (trans. Martin Hammond), The Peloponnesian War (Oxford: Oxford University Press, 2009).

[1]Kathryn Lomas, “The Polis in Italy: Ethnicity, Colonization, and Citizenship in the Western Mediterranean,” in Roger Brock and Stephen Hodkinson (eds.), Alternatives to Athens: Varieties of Political Organization and Community in Ancient Greece (Oxford: Oxford University Press, 2000), p. 182.

[2]Paul Cartledge, Ancient Greece: A History in Eleven Cities (Oxford: Oxford University Press, 2009), p. 128.


 

Source : traduction « Tyranny and Diversity in the Ancient World » par Guillaume Durocher paru dans Occidental Observer.

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