Une conversation avec Frédéric Delavier, culturiste et philosophe

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Frédéric Delavier
Cet entretien par Grégoire Canlorbe a été initialement publié en anglais, sur Counter-Currents Publishing.

Frédéric Delavier est un auteur français de livres sur la musculation, qui est aussi devenu un philosophe. Son livre Guide des mouvements de musculation, publié pour la première fois en 1998, a été un livre à succès mondial avec plus de 2 millions d’exemplaires vendus. Il a été traduit dans plus de 30 langues. Frédéric Delavier est également connu comme vidéaste éducatif ou critique sur sa chaîne YouTube. Il vient de publier un traité de philosophie, L’Éveil des consciences.

Grégoire Canlorbe : Pourriez-vous commencer par nous rappeler ce qui a motivé votre décision de faire carrière dans la sculpture du corps et dans la rédaction de livres sur le sujet ?

Frédéric Delavier : À dire vrai, je n’ai jamais été culturiste, malgré le fait que tout le monde me présente ainsi. Je fais de la musculation parce que j’aime cela, et parce que j’aime me promener avec une carcasse solide ; mais je n’ai jamais voulu avoir un physique de bodybuilder. Lorsque je me suis mis à la musculation, dans ma jeunesse, je voyais cela comme un complément aux sports de combat que je pratiquais : une manière d’accroître ma force et donc ma dangerosité sur le tatami. J’ai naturellement côtoyé, et observé, des culturistes à cette occasion.

 Si j’ai fini par rédiger des livres sur la musculation, c’est bien parce que je n’avais plus d’autre choix pour survivre. Mon métier initial est celui d’illustrateur. Plus jeune, je me voyais devenir un grand peintre, dans le style de la Renaissance. Mes chances de réussir dans ce domaine, déjà compromises par la prédominance de l’art moderne, étaient d’autant plus minces que je n’avais pas les contacts opportuns. Je me suis alors tourné vers la publicité, où je me suis illustré comme peintre et illustrateur jusqu’aux répercussions de l’envolée du prix du baril de pétrole, au moment de la Guerre du Golfe. Mis au chômage et plongé dans la pauvreté, j’ai rebondi en me spécialisant dans les illustrations des magazines de bodybuilding.

 En plus de mettre à profit mon expérience de la musculation, acquise dans les salles de sport, j’étudiais la morphologie à l’École des beaux-arts de Paris, et je suivais des cours de dissection à la fac de médecine. De cette manière, je me suis imposé comme le meilleur dans mon domaine professionnel ; je gagnais encore trop peu, hélas, pour pouvoir en vivre. Mais étant patient et persévérant, ainsi qu’un perfectionniste, j’élaborais parallèlement mon Guide des mouvements de musculation. À sa sortie, le livre est rapidement devenu un best-seller mondial, et j’ai poursuivi dans cette voie.

Grégoire Canlorbe : On entend parfois dire que la littérature, qu’il s’agisse de lire ou d’écrire, consiste en une activité féminine, là où la philosophie est authentiquement masculine. Un homme épris de littérature serait un homme émasculé, tout simplement. Qu’en pensez-vous ?

Frédéric Delavier : Que la philosophie soit une activité masculine, cela est avéré ; en revanche, il est exagéré de prétendre que la littérature serait une activité féminine. Aussi bien les hommes que les femmes lisent, écrivent des poèmes, des romans, ou des nouvelles. Mais comme il existe un certain type de roman qui vise avant tout à procurer des émotions, qui s’adresse donc à un public essentiellement féminin, on se figure aisément que la littérature est une affaire de femmes ou d’efféminés.

 J’ai en tête ce qu’on appelle les romans de gare, ces histoires d’amour à l’eau de rose dont la prose est toute féminine. « Kevin prit Carla dans ses bras. Elle regardait ses grands yeux et y voyait de la douceur, alors que son visage normalement était brutal. Elle sut à cet instant qu’ils étaient liés pour la vie. » Qu’ils soient écrits par des hommes ou des femmes, ces romans de seconde zone ont pour seule fonction de mettre les femmes en transe, de leur faire éprouver des émotions intenses. Les analyses qu’ils contiennent sont superficielles, voire inexistantes.

 Tous les romans ne sont pas des romans féminins, loin de là. Un roman masculin est celui qui contient des analyses substantielles, et qui utilise l’émotion qu’il procure comme un moyen de les graver dans la mémoire du lecteur. Ces romans s’adressent aux hommes et aux femmes, mais sont généralement écrits par des hommes ; et ce, parce qu’ils émanent de l’activité philosophique qui est une activité masculine. Si Guy de Maupassant, Léon Tolstoï peuvent être décrits comme de grands romanciers, c’est précisément parce qu’ils écrivent des romans masculins, des romans qui analysent le monde avec une acuité inouïe.

 Affirmer que les femmes ne sont pas enclines à la pratique de la philosophie, n’est pas plus sexiste que de prétendre que les hommes sont enclins à la guerre et que cette tendance comportementale a généré des milliards de morts. Il s’agit d’une simple constatation mettant en lumière le partage des tâches dans notre humanité. La philosophie peut se définir, en dernière instance, comme l’observation du monde et son analyse par le verbe en vue de le maîtriser et d’en apporter l’énergie aux femmes occupées à leur métier de mère. Il est donc normal que la philosophie soit majoritairement masculine, ce qui ne veut pas dire qu’une femme ne peut jamais briller dans cette activité d’analyse.

  De même, se rendre à l’évidence que la guerre, qui a pour fonction la défense et la prédation territoriale pour prendre, ou conserver, l’énergie et les femmes, est une activité essentiellement masculine, n’exclut pas le fait que certaines femmes puissent briller dans ce domaine meurtrier. L’humanité s’est construite sur le partage des tâches, ce qui ne veut pas dire que la femme ne porte pas en elle des potentialités masculines qui peuvent par le hasard de l’existence s’exprimer brillamment – et inversement.

Grégoire Canlorbe : Un trait saillant de notre histoire récente est la propulsion du niveau de vie moyen à des hauteurs insoupçonnées. Selon vous, comment un tel enrichissement de l’humanité, certes matériel mais également scientifique et philosophique, a-t-il pu advenir au cours des deux derniers siècles?

Frédéric Delavier : Je dirais que les innovations dans l’industrie, couplées à celles dans les moyens de transport et de communication, ont eu une part décisive dans la hausse du niveau de vie. Pour qu’une invention change le monde, il ne suffit pas qu’elle ait lieu ; encore faut-il qu’elle soit transmise et diffusée à large échelle. En Europe, le rôle traditionnel des Juifs, forts de leur solidarité intra-ethnique et de leur dispersion, était justement de rassembler les inventions isolées et de les faire connaître. Ces connexions synaptiques, qui prenaient forme dans les synagogues, surmontaient les frontières et tissaient une intelligence émergente à l’échelle du continent.

La tâche de mettre en réseau les idées nouvelles est désormais celle d’internet, qui permet une interconnexion planétaire sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Au fin fond de la cambrousse, tu peux accéder à cet immense réseau neural que représente internet et enrichir ton savoir. Une génération nouvelle de philosophes se lève, qui ne sont plus des philosophes d’État, des universitaires dans leur tour d’ivoire, mais des autodidactes qui ont l’expérience de la vie et qui brassent l’information numérisée. La connaissance théorique et virtuelle est certes indispensable ; la proximité des choses réelles, la communion avec le souffle de la vie, l’acquisition d’une expérience d’homme, sont nécessaires elles aussi.

Je rappelle que le principe de la vraie philosophie n’est pas de développer une culture encyclopédique, mais bien de conquérir l’énergie du monde, à travers son analyse par le verbe, et d’apporter cette énergie aux femmes, qui sont programmées pour le foyer. La philosophie est donc un acte de vie. Puisque l’école et l’université forment les hommes à la hiérarchie et l’obéissance, leur inculquent un enseignement qu’ils doivent ingurgiter sans mettre en question sa validité, il est logique que les grands écrivains et les grands philosophes d’aujourd’hui aient souvent une scolarité peu brillante. À ce prix, ils conservent un esprit libre, capable d’interroger le monde, permettant ainsi le progrès dans ces deux domaines intimement liés que sont la philosophie et la littérature.

Grégoire Canlorbe : En France, la politique étrangère du Président Trump fait couler beaucoup d’encre – notamment en ce qui concerne le conflit avec la Corée du Nord. Quel regard portez-vous sur la situation ?

 Frédéric Delavier : Le succès du communisme nord-coréen à se maintenir en place (alors même que l’URSS s’est effondrée, et que la Chine et la Russie ont toutes deux évolué vers l’économie de marché) me semble lié à un fait anthropologique : les Asiatiques sont communautaires par essence. La Corée du Nord ne fait jamais que porter à son paroxysme les tendances communautaires qui sont inscrites dans les gènes asiatiques. Parce que sa génétique le prédispose à cultiver des mœurs individualistes, un Européen ne pourra jamais être vraiment communiste dans son fonctionnement économique et politique. Mais un Asiatique fera toujours passer le groupe avant l’individu, même s’il vit dans un pays capitaliste comme la Chine ou le Japon.

Maintenant, si la Corée du Nord est médiatisée, c’est surtout parce que Trump, qui cristallise la tension autour de Kim-Jong un, y voit un moyen d’exhiber sa force et sa virilité auprès du peuple américain. De cette manière, aussi, il se rend inattaquable sur son patriotisme et son attachement à ces valeurs américaines que sont la démocratie, la liberté d’entreprendre, et le refus de l’oppression. En réalité, Trump se soucie relativement peu du régime nord-coréen : la mission qu’il s’est donnée est, avant tout, d’asseoir l’autonomie énergétique des États-Unis sur le gaz et le pétrole de schiste, les sables bitumineux. Hormis lorsque la sécurité et l’indépendance d’Israël sont en jeu, il se désintéresse de la politique étrangère.

La guerre qui préoccupe Trump est une guerre économique, qui se joue entre les entreprises impliquées dans la production pétrolière du Moyen-Orient et les entreprises liées à la manne pétrolière des États-Unis. Comme l’État Islamique, aux yeux du gouvernement américain, n’a plus la valeur d’un allié de circonstances face à la Russie, Poutine a désormais le champ libre pour régler le problème du fanatisme religieux au Moyen-Orient. Dans la foulée, on assiste à la formation d’une alliance russo-turque qui doit permettre aux Russes de gagner un accès vers la Méditerranée, et aux Turcs d’éviter la constitution d’un État kurde qui saperait l’unité du territoire sous la coupe d’Ankara. Comme je l’avais prédit, ces ennemis ancestraux que sont la Turquie et la Russie deviennent des alliés.

Grégoire Canlorbe : La ré-émigration des immigrants légaux non-patriotiques et agressifs est une idée qui devient de plus en plus populaire. Quelles sont vos pensées sur le sujet ?

Frédéric Delavier : L’agressivité est une force féconde sans laquelle rien n’est possible : le tout est de savoir la canaliser et de l’utiliser à bon escient. Mais outre le fait que les Maghrébins tendent – pour des raisons génétiques – à être particulièrement agressifs, la société française, divisée en strates héréditaires, n’offre aucun ascenseur social en dehors du sexe et du copinage. La frustration qui en découle est telle que l’agressivité, qui se heurte à un mur, se mue en petite et grande délinquance. Concernant la « ré-émigration » : en toute franchise, faire rentrer chez eux des gens qui sont nés et ont grandi en France, qui ont des amis français, et qui dans de nombreux cas ont des enfants à moitié français, à moitié étrangers, me semble être tout à fait utopique…

Grégoire Canlorbe : « Si l’on considère », comme Gaetano Mosca nous invite à le faire, dans ses Éléments de Science politique, « le ferment intérieur de chaque société, on voit tout de suite que la lutte pour la prééminence y est beaucoup plus visible que la lutte pour l’existence. La compétition entre les individus de chaque unité sociale porte sur la position la plus élevée, la richesse, le pouvoir, le contrôle des moyens de production et des postes qui permettent à une personne de diriger de nombreuses activités humaines, de nombreuses volontés humaines, de la manière qu’il juge adéquate.

Les perdants, qui sont bien sûr la majorité dans ce genre de lutte, ne sont pas dévorés, détruits ou même empêchés de se reproduire, comme cela est essentiellement caractéristique de la lutte pour la vie. Ils bénéficient simplement de moins de satisfactions matérielles et, surtout, de moins de liberté et d’indépendance. »

Quels éléments de réflexion cet état de fait vous inspire-t-il ?

Frédéric Delavier : Cette analyse est intéressante, mais le fait d’opposer la lutte pour la prééminence et la lutte pour l’existence me laisse circonspect. La lutte pour la prééminence n’est jamais qu’un sous-produit de la lutte pour la vie. La compétition pour le pouvoir, qu’il soit politique ou économique, se ramène toujours à une compétition pour le pouvoir de mener une vie longue, de veiller sur sa santé, et de faire de beaux enfants avec de belles femmes. Il peut arriver, bien sûr, que des personnes mettent une telle énergie à conquérir ou garder le pouvoir qu’elles n’ont plus le temps, le loisir, l’énergie de faire des enfants.

Il s’agit même d’un cas classique. Ces personnes obtiennent le pouvoir mais ne jouissent pas de ses fruits. À savoir, la transmission de leur bagage génétique à des descendants forts, beaux, et racés, qui optimiseront les chances de survie et de propagation de ce même legs génétique. En d’autres termes, si tu veux être puissant, c’est pour faire l’amour avec de belles femmes ; et si tu veux faire l’amour avec de belles femmes, c’est pour devenir immortel. L’agressivité est cette impulsion implacable qui te pousse à te battre pour conquérir le pouvoir, les femmes, et l’éternité.

L’instinct de l’agression, que l’évolution biologique a sélectionné pour cette raison, est le seul et véritable moteur de l’accomplissement individuel. Malheureusement pour ceux qui naissent avec une forte agressivité, mais grandissent du mauvais côté de la barrière, les sociétés humaines sont inégalement ouvertes à la compétition et au renouvellement des élites. Il y a trois exemples emblématiques qui, je pense, mériteraient d’être développés de ce point de vue : la Turquie, les États-Unis, et la France.

La Turquie, avant d’être un pays musulman, est une méritocratie militaire. Les Turcs sont musulmans dans la sphère familiale. Pour le reste, ils combinent la structure d’une camaraderie de village avec une forte méritocratie dans l’armée, laquelle exerce une influence économique et politique de premier plan. La morale religieuse est respectée et observée, bien évidemment ; mais au niveau de la société envisagée dans sa globalité, au-delà du cercle de la famille, l’armée et le code d’honneur chevaleresque y associé sont prioritaires dans l’échelle des valeurs. Il faut se méfier des amalgames faciles et garder à l’esprit cette originalité des Turcs au sein du monde musulman. Cela dit, la Turquie n’est pas seulement une puissance militaire : son marché intérieur, son ouverture sur la Méditerranée, les relations vigoureuses qu’elle entretient avec l’Europe, la Russie, ou le Moyen Orient, lui donnent un poids commercial conséquent.

Quant aux États-Unis, la mobilité sociale, là bas, passe par le succès dans les affaires. Les valeurs militaires et religieuses sont respectées, mais passent au second plan : l’argent et le commerce tiennent lieu de valeurs fondamentales. Les États-Unis sont également méritocratiques dans leur système universitaire ; cependant, ils sont méritocratiques avec le monde entier. Pour accéder aux écoles prestigieuses, et de cette manière, aux postes clefs dans les entreprises, les Américains ne sont pas seulement en compétition les uns avec les autres ; ils sont en compétition avec les meilleurs étudiants et chercheurs partout dans le globe. Ce désavantage, qui est le prix à payer pour le rayonnement des universités et firmes américaines, ne fige pas la société américaine pour autant. Les États-Unis ne sont pas la France.

Comme je l’évoquais plus haut, la France est un pays de castes sclérosées. Par là, je veux dire que ton rang social et ta crédibilité professionnelle, dans de nombreux domaines, sont définis par ton diplôme et par l’école que tu as fréquentée, et non par ce que tu as réalisé dans la vie. Les conditions d’entrée dans ces écoles sont hautement sélectives : en plus d’exiger des frais d’inscription élevés, l’admission requiert que tu arrives parmi les premiers à un concours qui te demande de régurgiter une quantité astronomique de données. Sans papa et maman pour te soutenir financièrement, en incluant les frais liés à une classe préparatoire, et sans le calme nécessaire pour travailler comme un cheval (comme on dit en hongrois), tu peux difficilement prétendre au haut du classement.

Il existe d’autres manières de réussir, certes, même si ce n’est pratiquement jamais le mérite. Comme je l’évoquais plus haut, il y a le réseau et le sexe, mais aussi la chance. Je pense en particulier à la chance d’avoir une niche économique nouvelle qui s’ouvre à soi. Celui qui va monter le premier réseau de kebabs en France va devenir millionnaire et s’installer dans les beaux quartiers. Il va mettre ses enfants dans une école à Neuilly et, en rencontrant les parents des autres élèves, accroître son réseau. Lorsque tu es riche, tu n’es ni juif, ni arabe, ni jaune, tu es simplement riche ; et toutes les portes s’ouvrent, tu es désormais de la haute.

Il est bon de rappeler, au passage, que l’homme est tout autant un animal social qu’un animal agressif et individualiste. Le désir d’appartenir à un groupe donné n’est pas moins pressant que celui de prouver qui nous sommes, le caractère unique de notre personnalité, et de nous élever dans la société en vue des belles femmes et de l’immortalité. Si les jeunes s’habillent en jeunes, c’est-à-dire avec l’uniforme des jeunes, c’est bien pour montrer qu’ils appartiennent au groupe des jeunes. De même pour le punk qui s’habille avec l’uniforme du punk ; et le bourgeois qui s’habille avec l’uniforme du bourgeois.

Appartenir à un groupe n’est pas seulement une condition de la survie individuelle parce que chaque individu a une tâche bien particulière qui lui est attribuée pour le bon fonctionnement de la société. Si l’exclusion résonne pour l’individu comme une sentence de mort, c’est aussi car l’appartenance à un groupe constitue un désir ancré au plus profond de notre génome. L’isolement est une souffrance morale qui te tue à petit feu. C’est pourquoi l’homme est prêt à toutes les compromissions pour appartenir à un groupe : il est prêt à se conformer à toutes les pensées et à suivre toutes les modes, du moment que cela le tient à l’écart de l’enfer de la solitude.

Les marchands et les politiques le savent bien. Les uns vendent les signes extérieurs d’appartenance au groupe, c’est la mode ; les autres imposent la bien-pensance du moment, qu’ils présentent comme ce que le groupe pense. Si l’homme s’habille et pense comme on lui dit, ce n’est, en vérité, ni pour être à la mode ni pour épouser les idées qui lui semblent moralement et intellectuellement justifiées, mais bien pour appartenir au groupe sans lequel sa subsistance matérielle et sa santé morale sont compromises.

Grégoire Canlorbe : À juste titre, selon moi, Jean-Claude Van Damme affirme : « La plus belle religion qu’on puisse avoir, c’est de rentrer en soi-même et de digérer l’essence de la vie, se digérer soi-même et produire à partir de ça sa propre religion : l’instinct. Et l’aboutissement de l’instinctc’est l’amour ! » Cette analyse fait-elle écho à votre propre expérience spirituelle ?

Frédéric Delavier : Jean-Claude Van Damme, philosophe belge, a raison. Jésus dit-il vraiment autre chose ? Son message a été, hélas, corrompu et détourné par l’Église catholique, de même que l’Islam, en tant que religion organisée, ne montre aucune fidélité aux enseignements de Mohammed. Confier la propagation de la parole du Christ à des curés frustrés de ne pas avoir accès aux femelles, c’est garantir la mécompréhension de Sa parole par les fidèles, lesquels sont fatalement manipulés et induits en erreur. Je le dis sans méchanceté ; mais à l’exception du Bouddhisme, qui est la voie du milieu entre philosophie et religion, tous les cultes et tous les corps religieux sont des mascarades.

« Buvez ! Car ceci est mon sang. » « Mangez ! Car ceci est mon corps. » Le sens de ces métaphores ne gît pas dans des rites qui les prennent au pied de la lettre : l’hostie et le vin de messe. Leur déchiffrement passe par la prise de conscience que nous nous nourrissons du monde – que nous nous nourrissons de nous-mêmes en tant que nous sommes le monde, la conscience du monde. C’est l’équivalent du serpent symbolique Ouroboros, lequel se mord la queue et vit en se nourrissant de lui-même. L’idiot dira qu’il s’est fait tout seul, qu’il ne doit rien aux autres. L’homme un peu plus intelligent dira qu’il possède le libre-arbitre, qu’il est maître de ses pensées et de sa volonté. Le sage dira qu’il est la manière dont Dieu ou l’Esprit du Monde s’incarne dans une certaine situation spatio-temporelle.

Ce que ton corps pense, ce que tes gènes te dictent, c’est le monde qui le pense et qui le dicte. Tes pensées ne sont pas libres. Elles constituent des réactions automatiques à ce que tu perçois du monde. Tes automatismes de pensée ne sont pas seulement déterminés par la teneur de tes perceptions ; ils portent la marque des gènes dont tu as hérité, ainsi que la marque de ton milieu social et de l’éducation que tu as reçue. Ils portent donc la marque de ta confrontation au monde. Ce qui pense en toi, c’est donc le monde, mais dans un contexte spatio-temporel donné qui est le tien. Dieu n’est jamais que la pensée du monde, la conscience de soi développée par le monde à travers les êtres humains.

De manière métaphorique, c’est ce que Jésus, Mohammed, Confucius, tous les sages et tous les prophètes, enseignent. Tu ne dois rien à toi-même, tu dois tout au monde : en bien comme en mal. « J’accueille l’Esprit Saint ! » Le sens décodé peut se formuler en ces termes : j’accueille la conscience du monde et je me sacrifie, en retour, pour la bonne marche du monde. Ce sacrifice est, par exemple, celui d’une mère qui endure la douleur de l’accouchement pour qu’un nouveau-né voie le jour et que le cycle de la vie se perpétue.

Nous avons parlé de la spiritualité, je voudrais également soumettre mon hypothèse sur la naissance de la spiritualité. Dès l’aube de l’humanité, les notions de temps dans le langage ont permis à l’homme de se concevoir « décorporé » par l’esprit dans un passé mémoriel et dans un futur hypothétique. Autrement dit, elles ont permis à l’homme d’être capable de concevoir l’esprit sans le corps et ainsi d’accéder à une spiritualité, c’est-à-dire de concevoir l’esprit – l’esprit des ancêtres, les esprits de la nature, ensuite les dieux, et pour finir Dieu qui revient en nous, son esprit s’incarnant dans la chair, la boucle étant bouclée.

La Cène – Léonard de Vinci

Grégoire Canlorbe : À mon humble sens, aimer l’argent ne nuit moralement ni à la personne ni à la nation. Seul est corrupteur l’embourgeoisement : le mépris du combat et de l’esprit de conquête, la recherche de la tranquillité et du moindre effort, l’encensement de la superficialité. À l’image de ce qui arrive à Rocky Balboa dans le troisième opus de la saga, l’aisance matérielle peut favoriser cet état d’esprit ; mais il arrive aussi que les individus et les sociétés s’enrichissent sans s’embourgeoiser.

Comment expliquez-vous que le Japon, tout particulièrement, soit devenu une puissance économique de premier plan sans diluer sa virilité dans l’abondance des richesses ?

Frédéric Delavier : Rocky III met en lumière, effectivement, le piège de l’embourgeoisement, une menace qui devient plus grande à mesure que l’argent abonde et que tout semble possible. Le film montre aussi que c’est un processus qui n’a rien de fatal, puisque Rocky finit par retrouver « l’œil du tigre » et son honneur. La clef réside dans la force mentale, la capacité de se jeter des défis et d’étendre sa puissance au quotidien ; la capacité de s’infliger volontairement une souffrance pour progresser, aussi grande soit la tentation de s’endormir dans son confort de vie.

Sylvester Stallone est un monsieur qui sait qu’il ne doit pas s’embourgeoiser, et qui fait tout son possible pour l’éviter. Il continue, à 70 ans, de faire de la musculation à un très haut niveau, et de prendre en main personnellement sa carrière, en écrivant, parfois réalisant, les films dans lesquels il tourne. Il est d’autant plus aguerri qu’il n’a pas été ménagé par la vie et qu’il a su surmonter des épreuves terribles : son divorce qui l’a laissé ruiné, vers la fin des années 1980, mais aussi sa traversée du désert et, plus récemment, la mort de son fils.

Le premier symptôme de l’embourgeoisement, c’est la perte de la combativité. Tandis que la femme est faite pour élever les enfants et leur transmettre le savoir, l’homme est fait pour connaître le monde et conquérir l’énergie du monde. Dans ce contexte, il est contraint de se battre, car il est nécessairement engagé dans une compétition calorique avec les autres hommes. Un homme est donc fait pour se battre ; mais il est fait pour se battre pour quelque chose, sa survie et la transmission de ses gènes, et non pour se battre contre quelqu’un ou quelque chose.

C’est en ce sens que la religion nous demande d’aimer nos ennemis, car qui sont donc nos ennemis, si ce n’est ceux qui se trouvent opposés à nous dans la lutte pour la vie ? Cette lutte, nous n’avons pas d’autre choix que de la mener ; mais nous devons nous battre les uns avec les autres dans un esprit d’amour et de respect mutuels. La haine n’a pas sa place dans la lutte pour la vie. Cet impératif vaut pour les individus comme il vaut pour les nations et les civilisations, en espérant que le règne du partage advienne. Pour le moment, nous sommes encore dans celui de la prédation.

À propos du Japon, je peux difficilement en parler avec précision, car c’est une culture que je connais peu, en dehors du judo et du jujitsu que j’ai pratiqués dans ma jeunesse. Ce que je peux affirmer avec certitude, cela dit, c’est que le Japon est immunisé contre l’embourgeoisement du fait de la zone sismique dans laquelle il se trouve. Les Japonais savent que rien ne dure ici bas, et que le bavardage se tait devant le sérieux de la destruction cyclique. Ils vivent sur un petit archipel, facilement sujet à la surpopulation, et ont développé en conséquence un fort esprit de sacrifice.

Grégoire Canlorbe : Vous avez, naguère, porté la moustache, critiquant à cette occasion les discours qui y voient un ornement vain et ostentatoire, voire le signe d’une faiblesse physique et morale. Diriez que Victor Newman, la star moustachue de la série « Les Feux de l’amour », incarne justement le mâle alpha ?

Frédéric Delavier : Victor tient la série sur ses épaules depuis tout de même plus de vingt ans ! Il représente très certainement ce dont toute femme rêve : un homme d’âge mûr, qui emmagasine une grande sagesse et qui occupe un poste d’influence ; qui vainc ses ennemis et qui rend la justice, de manière impitoyable. Je me souviens que Victor, arrivé dans la série vers la quarantaine, a vu sa musculature s’étoffer peu à peu, au point d’être aujourd’hui bodybuildé. Mais il a toujours eu sa moustache.

L’avantage du port de la moustache, dans les relations humaines, c’est qu’elle facilite la mémorisation du visage. Les gens se souviennent d’autant plus aisément de ce à quoi tu ressembles ou ressemblais. Ils associent d’autant mieux ton visage à ton nom ; et ce, de ton vivant et au-delà. De nombreux hommes politiques, Hitler et Staline en tête, ont porté la moustache pour cette raison. Comme elle facilite la mémorisation, elle permet également une plus grande attention de la part du peuple, ce qui est un atout dans la lutte pour le pouvoir politique.

Grégoire Canlorbe : Merci pour votre temps. Voudriez-vous ajouter quelque chose ?

Frédéric Delavier : Il y a un tout dernier point que je voudrais clarifier : le bodybuilding apprend la vie. Tu bâtis ta vie comme tu construis ton corps. Si tu ne travailles pas assez, tu ne construis rien ; si tu travailles trop, tu te détruis. Je tiens à vous remercier pour la qualité de vos questions, ainsi que tous ceux qui me lisent et qui me suivent sur les réseaux sociaux. Je suis toujours ému lorsque je reçois le message d’une personne que j’ai inspirée et qui a pu, par mon enseignement, se libérer de la hiérarchie humaine pour devenir un individu libre.

Cette conversation entre Frédéric Delavier et Grégoire Canlorbe a eu lieu à Paris, en novembre 2017. Grégoire Canlorbe est un chercheur indépendant qui a mené de nombreux entretiens avec des économistes et chercheurs en sciences sociales pour des journaux académiques tels que Man and the Economy, fondé par l’économiste lauréat du Prix Nobel Ronald Coase. Parmi ses sujets interrogés, figure une large variété de personnalités de renom telles que le cofondateur et ancien président d’Yves-Saint Laurent Pierre Bergé, le co-fondateur et ancien président de Greenpeace Patrick Moore, et l’ancien chef d’État tchèque Václav Klaus. Canlorbe travaille sur un livre de conversation avec le sociologue et philosophe Howard Bloom à propos du comportement de masse dans l’univers, des quarks aux humains. En sus de ses activités intellectuelles et journalistiques, il est le vice-président du parti Français émergent Parti National-Libéral.

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