Une enquête précise l’implication d’un colonel russe dans la catastrophe du vol MH17

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L’organisateur du transport d’un système de missiles sol-air Buk, qui a détruit le Boeing de la Malaysia Airlines au-dessus de l’Ukraine et tué les 298 personnes qui se trouvaient à bord, le 17 juillet 2014, est bien Sergey Dubinski, un colonel russe qui occupait un haut poste dans l’Est séparatiste, d’après une enquête de Novaya Gazeta publiée ce mercredi.

« Où devons-nous livrer cette beauté, Nikolaievich ? ». « Laquelle ? », demande la voix ? Réponse : « Celle que j’ai apportée. Je suis déjà à Donetsk ». « Ça ? Ce que suis en train de penser ? ». « Oui, oui, oui , Bouk, Bouk », précise l’interlocuteur (…) ». Interceptée par les services de sécurité ukrainiens (SBU) le jour de la catastrophe du vol MH17 et fournie peu après à la presse, la conversation téléphonique est l’une des pièces renforçant la thèse d’un missile sol-air à l’origine du crash.

La voix de « Nikolaevich », « Khmury » (un nom de guerre signifiant « le sombre ») dans l’enregistrement audio, avait été identifiée par les services ukrainiens de sécurité comme étant celle de Sergey Nikolaevich Petrovsky, un officier du GRU, le service de renseignement militaire russe. Des recherches poussées des communautés d’investigation InformNapalm et Bellingcat avaient cependant permis de préciser son vrai nom, Sergey Dubinsky, un vétéran de guerre russe qui combattit en Afghanistan et ensuite en Tchétchénie, avant de rentrer en Russie servir dans une brigade de Spetsnaz liée au GRU.

En février 2017, Bellingcat écrivait que Dubinsky avait été nommé au haut grade de major-général dans la République de Donetsk en août 2014, et plus tard expulsé de Donetsk en raison de crimes financiers.

La publication de Novaya Gazeta  un journal d’opposition édité en Russie -, ce mercredi, semble dissiper les doutes sur l’identification de « Khmury » en tant que Sergey Dubinsky.

Le fichier sonore enregistré par le SBU

Buryat: « Où devons-nous livrer cette beauté, Nikolaievich? »

Dubinsky: « Laquelle? »

B: «Celle que j’ai apportée. Je suis déjà à Donetsk».

D: « C’est ce que je suis en train de penser, oui? Ce « M »? »

B: «Oui, oui, oui, Buk, Buk».

D : « Elle est sur… sa remorque?»

B : « Oui … Il faut la décharger quelque-part pour la cacher ».

D : « Elle est avec l’équipage? »

B : «Oui, avec l’équipage».

D : « Ne la cachez nulle-part. Elle va aller là-bas maintenant… Je vous dirai où elle doit aller. Elle ira avec les tanks de Vostok ».

 

Novaya Gazeta retrouve un compagnon d’armes de Dubinsky

Le journal Novaya Gazeta a retrouvé une personne qui confirme que la voix de « Khmury » sur le fichier sonore enregistré par le SBU est bien celle du colonel russe Sergey Dubinsky. Il s’agit de Sergey Tiunov, un Ukrainien, commandant des forces d’auto-défense de Zaporijia et vétéran de la guerre d’Afghanistan. Tiunov a raconté au correspondant de Novaya Gazeta, Pavel Kanygin, son amitié avec l’ancien haut responsable des services de renseignement de la République de Donetsk. Ils étaient du même bord du temps de l’Union soviétique. Tous deux avaient servi en Afghanistan à la fin des années 80 dans la même compagnie de reconnaissance du 181e régiment, mais sans pour autant se rencontrer.

Ce n’est qu’en 2010 que les deux hommes vinrent à se connaître sur un forum sur internet dédié aux vétérans de guerre. Dubinsky invita ses amis ukrainiens – et Sergey Tiunov – à lui rendre visite dans son village de Velyka Novoselka, dans l’oblast de Donetsk, où il s’était retiré avec sa femme en 2004 après être revenu de Tchéchénie avec le grade de colonel.

Sergey Tiunov (debout) et Sergey Dubinsky (tenant une mitraillette). Photo des archives de Sergey Tiunov via Nnovayagazeta.ru.

En 2014, en pleine déroute des forces ukrainiennes dans l’Est séparatiste après des succès initiaux – des centaines de soldats ukrainiens avaient été fait prisonniers dans la bataille d’Ilovaisk, 459 morts, bilan officiel probablement sous-évalué – c’est un coup de fil inattendu qui met en relation Sergey Tiunov à son ami désormais de l’«autre bord ». L’Ukrainien avait lui-même combattu à Ilovaisk et avait pu conduire son groupe hors du « chaudron », quoique blessé. Il cherchait depuis lors à entrer en contact avec des commandants de la DNR (République de Donetsk) afin de négocier la libération d’un soldat ukrainien.

Il reçu un SMS avec un numéro de téléphone et le texte : « Une personne de la reconnaissance militaire de ce côté. Appelez-le. Vous serez surpris qui vous répondra. »

Tiunov composa immédiatement le numéro et déclama « Je suis un avocat de Zaporijia, je veux entrer en négociation pour libérer mon camarade… »

« Pourquoi tu ne parles pas normalement, rouquin ! », ria une voix rauque à l’autre bout. « Faisons les choses dans l’ordre. Combien de personnes, de où, et qui les emmènera ? ».

Tiunov reconnu la voix mais ne pouvait y croire.

« Avec qui je parle ? », demanda-t-il.

« Allez ! C’est Karakhan !, la voix de Dubinsky répondit. Khmury, ok ? ».

A la requête de Tiunov, Dubinsky relâcha le soldat ukrainien captif. Une semaine plus tard, il plaida cette fois pour la libération d’un groupe de soldats ukrainiens originaires de Zaporijia. Pas d’objection fût émise. « Prenez-les ! Les nourrir et les garder est un luxe coûteux », accepta « Khmury ». Alors, Tiunov loua un bus pour transférer les soldats lui-même et en octobre 2014 se rendit à une entrevue avec Khrumy dans le territoire contrôlé par les séparatistes de Donetsk. Une part de lui était inquiète, l’autre qu’il ne lui arriverait rien. La vie du vétéran de l’Afghanistan était scellée dans la pierre.

A l’endroit du rendez-vous, Tiunov a été rencontré par des hommes de la « DNR » masqués et armés. « Khrumy » apparu quelques minutes plus tard, accompagné par des gardes qu’il identifia comme des commandos tchétchènes dans lesquelles Dubinsky servit durant la guerre de Tchétchénie. Les soldats captifs montèrent dans le bus.

Il se défendit : « C’est les bâtards de Moscou qui l’ont fait ! »

Tiunov s’écarta pour une conversation avec Dubinsky. « Regarde comme la vie a changé. Sergey, dit « Khmury ». « Nous étions du même côté en Afghanistan, et maintenant nous combattons l’un contre l’autre. Je ne peux pas comprendre comment tu peux être du côté de la junte ».

« Je ne pu me contenir et répondis : mais c’est vous qui, comme des bandits, avez abattu l’avion civil ! », se remémore Tiunov. « J’ai lu sur son visage que je l’avais blessé. Il l’a pris personnellement. Il répondit : Je ne pense pas que tu croies que c’est moi qui ai fait cela ? » Il se défendit : « C’est les bâtards de Moscou » qui l’ont fait !».

« Cette conversation était désagréable pour lui car il devait se trouver des excuses. Après tout, il était un soldat, pas un bandit ». Tiunov poursuit : « [Il me paraissait évident] qu’il comprenait qu’il était impliqué et en partie responsable de la mort de civils. Il changea rapidement de conversation : il est temps pour vous de partir, parce que nous risquons d’être pris dans des tirs de mortiers. »

Les soldats de Zaporijia ont été relâchés sans contrepartie. Mais 5 autres captifs du bataillon « Donbass » (ukrainien) pour lesquels Tiunov intercéda un mois plus tard furent échangés contre 2 miliciens de la DNR. Quand Tiunov et Khmury se rencontrèrent à nouveau, la discussion tourna autour du Boeing. Cette-fois, cependant, Khmury épousa la théorie du Kremlin selon laquelle l’avion aurait pu été abattu par un Soukhoï ukrainien. Ils ne se virent plus après cela.

Sergey Tiunov a reçu longuement un journaliste de Novaya Gazeta et expliqué ses rapports avec son « compagnon d’armes » Sergey Dubinsky. Photo: capture d’écran Youtube.

Tiunov ne considère pas Dubinsky comme un bandit. « Il combattait dans le Donbass comme soldat. Oui, probablement aux ordres criminels de ses supérieurs. Mais je suis à 100% sûr: s’il avait su que c’était un avion civil et que le lancement du missile était sous sa responsabilité, il n’aurait jamais fait le choix d’abattre des civils. En outre, j’ai entendu de sa bouche: « C’est les b*** de Moscou qui l’ont fait ! Et je n’accepterai jamais que l’on fasse de lui le principal responsable [de la tragédie] comme on est en train de le faire maintenant ».

Est-ce que Tiunov reconnaît la voix de Dubinsky dans la conversation interceptée par le SBU ? Il prend une pause avant de répondre : « Disons de cette manière: la voix de la personne identifiée dans l’enregistrement audio par le SBU comme étant celle de « Khmury » est très semblable à celle de Dubinsky. Je pense que c’est vraiment lui ».

« Il est un témoin-clé, pas un tueur »

L’avocat de Zaporijia a plus d’une fois répété qu’il ne considérait pas Dubinsky responsable de la catastrophe. « Il est un témoin-clé mais pas un tueur. Et aussi un camarade. Je lui souhaite de rester en vie. Je pense qu’il n’a pas pressé le bouton de ce Bouk et seulement coordonné son transfert.

En haut à gauche, l’avatar de « Khmury » sur le forum Antikvariat. En bas, photographie de Sergey Dubinsky en Afghanistan tirée de son profil sur le média social ‘Moi Mir’ (Mon Monde). A droite, photographie de Sergey Dubinsky en uniforme de colonel, téléchargée en 2011. Source : Bellingcat.

Quand le journaliste Pavel Kanygin, correspondant de Novaya Gazeta, a trouvé Tiunov, ce dernier n’était pas prêt à parler facilementde « Khmury ». Il a gardé le silence sur ses liens avec ce protagoniste du drame du MH17 pendant ces deux dernières années et demi. Il dit qu’il ne savait pas comment aider son camarade sans lui porter préjudice. Tiunov a essayé de contacter son ancien compagnon d’armes plusieurs fois. « Je voulais l’aider à sortir de cette situation mais il n’a même pas répondu à mes messages. L’étau se resserre autour de lui. Je veux vraiment l’aider. »

Kanygin offrit à Tiunov de transmettre passer un message de sa part à Dubinsky et partit pour Rostov-sur-le-Don, de l’autre côté de la frontière, en Russie, avec un message audio de 5 minutes à l’intention de celui-ci, qui vit dans un village situé en périphérie de la ville. Dubinsky, qui répondit au téléphone, ne fût pas autrement surpris que quelqu’un l’appelle de la part de son « vieil ami » Tiunov mais répondit qu’il n’était pas actuellement à Rostov-sur-le-Don et serait de retour dans une semaine seulement. Il promit de rappeler dans deux jours mais ne le fît pas, et ne répondit plus répondu aux appels.

Kanygin a enregistré la conversation téléphonique de presque deux minutes qu’il eut avec Dubinsky.

Trois semaines plus tard, Kanygin parvint cependant à parler une dernière fois à Dubinsky mais celui-ci ne se montra plus intéressé. Il répondit par ailleurs qu’il venait de parler avec Tiunov et qu’ils avaient convenu de poursuivre le contact par email. Tiunov a toutefois démenti que cette conversation eut jamais lieu.

Selon plusieurs acteurs majeurs du « Printemps russe » (ces manifestations antimaïdan qui évoluèrent dans le Donbass en insurrection armée séparatiste), Dubrovsky fût expulsé du territoire de la « DNR » pour fraude et confiscation de biens appartenant à des locaux. Novaya Gazeta n’a pas été en mesure de confirmer ces allégations mais a découvert qu’après son retour à Rostov en 2015, Dubrovsky avait enregistré à son nom plusieurs voitures, parmi elles un luxueux tout-terrain Volkswagen Touareg.

La nouvelle maison de Sergey Dubinsky, près de Rostov-sur-le-Don, Russie. Photo téléchargée le 8 août 2016.  Source : Bellingcat.
Sergey Dubinsky posant dans un Can-Am Commander XT. Une photo probablement prise devant sa maison. Photo téléchargée le 4 août 2016. Source : Bellingcat.
Sergey Dubinsky lors d’un congrès de l’«Union des volontaires du Donbass », qui s’est tenu à Moscou le 4 novembre 2016. Source : InformNapalm.

Dubinsky se connecte fréquemment à ses comptes Vkontakte et Facebook pour converser dans des groupes dédiés aux guerres passées et même au conflit en cours avec des responsables séparatistes importants de l’hybride « république » du Donbass, par exemple avec Igor Bezler, ancien « Représentant du peuple » de Gorlovka, et Alexandre Kofman, ancien ministre des Affaires étrangères de la DNR, ou bien encore Vadim Pogodin, un commandant du bataillon « Khersh ».

Dans son livre « Circuit de sécurité-Génération DNR », publié en mars 2017, l’ex-« ministre de la Sécurité d’Etat de la République de Donetsk », Andrei Pinchuk, écrit que Dubinsky avait rang de « ministre-adjoint de la Défense » de la DNR et était en charge de la « reconnaissance militaire » de la république auto-proclamée.

La voix de Dubinsky, selon une expertise suédoise

Novaya Gazeta a commandé une expertise phonoscopique afin de comparer la voix de Dubinsky dans la conversation enregistrée par ses soins à celle de « Khmury » du fichier audio fourni à la presse en juillet 2014 par le service de sécurité ukrainien. Le bureau russe Versiya, après avoir demandé un jour de réflexion pour réfléchir à l’opportunité d’apparaître dans un dossier aussi politiquement délicat, répondit que la qualité des enregistrements audio était insuffisantes pour obtenir des conclusions.

En revanche, les experts de l’Institut de Neuroscience et Physiologie de Göteborg, en Suède, acceptèrent de procéder aux recherches.

Les analyses ont été effectuées par le laboratoire Voxalys, qui conduit des expertises pour le compte du Parquet suédois, de la police et des cours de justice, selon la méthode du « test à l’aveugle », sans connaissance du contexte, observant en cela les instructions de l’International association of criminal phonetics and acoustics (IAFPA). Les experts ne sont pas informés sur le contenu des conversations afin d’éviter toute influence politique.

Les spécialistes suédois de l’identification vocale ont analysé uniquement les paramètres techniques acoustiques des fichiers audio: intonations, fréquences de résonance, manière d’articuler, etc. Une échelle de 9 points, où + 4 représente le maximum de probabilité que les extraits sonores aient été prononcés par un même locuteur, -4 le minimum de probabilité, et 0 qu’il est impossible aux experts d’arriver à une conclusion.

Après dix jours d’analyses, le laboratoire arriva à la conclusion que la probabilité que les deux extraits sonores entrés dans la base de données soient ceux d’un même locuteur est de + 2. 

+2. The result of the examination support that the compared speech material originated from the same person.

L’analyse strictement technique et d’autres indices collectés par le journal Novaya Gazeta confirme ainsi que la voix de « Khmury » (Nikolaevich), l’organisateur du transfert du système de missiles sol-air BUK en zone contrôlée par les séparatistes sur le territoire du Donbass, appartient bien à Sergey Dubinsky.

La Russie nie toujours son implication dans le crash

Pour rappel, le parquet néerlandais affirme que le missile qui a détruit l’avion de la Malaysia Airlines en 2014 au-dessus de l’Ukraine, causant la mort de 298 personnes, avait été acheminé de Russie et a été tiré depuis une zone tenue par les rebelles pro-russes.
Une hypothèse plausible sur la tragédie du vol MH17 est celle d’une méprise : les rebelles pro-russes, cherchant à abattre un avion de chasse ukrainien, auraient visé par erreur l’avion civil. De son côté la Russie, qui a dénoncé l’enquête hollandaise en 2015 de « partiale » et « politiquement motivée », nie encore toute implication dans la tragédie. Les rebelles pro-russes de l’est de l’Ukraine, quant à eux, ont nié avoir tiré de missile Buk contre le vol MH17, expliquant ne pas avoir de telles armes en leur possession.

 

Le Buk-M1. Système antiaérien polyvalent mobile russe de moyenne portée. Image Wikipedia.

 

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