Le Devoir

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Paru dans Der Angriff

Source : SS Leitheft, An 5, numéro 7
De SS-Ustuf. Gerhart Schinke

La mort qui semblait partout une invitation, accompagnait le long du parcours depuis l’embarcadère de l’autre côté de l’Oder jusqu’au château de Reitwen, les officiers et les soldats qui transportaient le roi mortellement touché. Alors qu’il était étendu sur son lit complètement seul dans la chambre sombre (les officiers discutaient des infortunes du jour), la mort s’adressa au roi : suis moi, quitte ce chemin de peines et de souffrances soulage tes épaules des charges de la vie. Vois, je t’offre le repos et la paix.

La pensée du roi s’envola au-dessus du bain de sang de Kunersdorf. Son esprit se fit l’écho du vacarme de la bataille, ressentit le poids de la force coalisée des Russes et des Autrichiens, se revit exhortant ses troupes au combat avant de finalement se résigner devant tant de hordes résolues à poursuivre la noble proie.

Puis dans un éclair il revint à la réalité. D’une main tremblante il s’empara d’une feuille de papier et coucha son ordre pour le général Fink. Quand le général s’approcha du lit d’agonies, les lèvres pâles du roi s’entrouvrirent. Il essaya de ses dernières forces de se faire comprendre. « La malheureuse armée dont je vous remets le commandement, n’est plus en état de combattre les Russes… Si Laudon veut marcher sur Berlin, il pourrait l’attaquer et la vaincre. Chaque fois que c’est possible, résistez et contenez le péril ; l’essentiel dans ces circonstances désespérées est de gagner du temps. »

* * * * *

Le roi fut de nouveau seul. Les ténèbres gagnèrent la chambre et avec elles les images de la terrible bataille lui revinrent : dans ses rêves fébriles, les chevaux s’effondraient, les combattants mouraient et dans les oreilles il avait le fracas effrayants de la bataille.

Puis les paupières du roi se rouvrirent et son regard se fixa sur le miroir du mur : il vit se profiler, émergeant des plus profondes ténèbres, un masque pâle aux yeux scintillants. Il voulait hurler. La mort étendit sa main sur l’épaule du roi et lui parla avec douceur, avec tendresse elle eut des mots gentils pour l’amener à elle et le détourner de cette vie de larmes et de souffrances.

Le cœur battait faiblement. Depuis la défaite, le roi n’avait rien bu ni mangé et il n’était pas difficile à l’étrange apparition de faire germer des pensées de mort. Un corps à bout de forces est toujours tenté de se laisser glisser vers le sommeil éternel.

Soudain, de derrière la silhouette de la mort surgit la figure sévère du père. « Ai-je jamais songé à la mort, fils ? » crut-il entendre, « quand tous mes membres étaient perclus de douleur par la goutte ? Ma vie n’était que travail, souci et peine, je ne compte pas les moments où la mort aurait pu être ma planche de salut. Mais j’étais tenu par le devoir ! Suivre le chemin du devoir est ce qui fait qu’un homme est un homme. C’est seulement dans le combat qu’on remporte la couronne de lauriers. Et tu dois savoir, mon fils, qu’au -dessus de toi et de moi se tient la Prusse ! » « Prusse ! » s’exclama Frédéric, se redressant comme mû par un ressort.

Le fidèle serviteur qui veillait le blessé depuis la chambre voisine risqua un œil craintif par la porte entrouverte. Il vit la sueur de la mort perler sur les sourcils de son roi et se décida à laisser couler un peu de vin sur ses lèvres tremblantes : bien lui en prit car la vie sembla revenir un peu. À pas feutrés, le serviteur ressortit.

Après quelque temps, le roi se leva et fixa la flamme vacillante d’une chandelle presque entièrement consumée

« La vie s’éteint comme une flamme » songea-t-il derrière son haut front.  « Sauf que la flamme est sans âme, elle ne souffre pas et ne connaît pas les affres du besoin et les tourments indicibles de l’esprit. » La fièvre s’empara de nouveau du roi. Il tendit son bras vers l’uniforme posé sur la chaise et en ramena une petite boîte en argent. Mais tandis qu’il soupesait cette petite boîte qui contenait du poison, l’énergie de la vie ranima le corps. À nouveau il pensa entendre les mots de son père : « Plus haut que toi et moi, il y a la Prusse. » La phrase claqua dans son esprit et dans son cœur. Et comme le roi se ressaisissait, son âme royale ressurgissait. « Vais-je te suivre ô mort ? Est-ce toi qui conduiras mon armée de la défaite à la victoire ? Mourir est chose facile en ces heures de détresse insondable. Mais il faut toujours choisir la voie la plus difficile et suivre la loi d’airain du devoir. Ainsi seulement un homme remporte la couronne de la victoire. » Comme ces pensées gagnaient l’esprit du roi, sa volonté de vivre grandissait. Une autre heure se passa qui raffermit son énergie.

« La Prusse a besoin de la volonté de son roi, si son armée gît sur le champ de bataille, les nouvelles recrues sont à peine entrainées et les officiers ne valent pas mieux que de simples garçons d’écurie.» Les mots qu’il écrivit un jour à Voltaire lui revinrent en mémoire : « si j’étais menacé de naufrage, je ferais face au défi et songerais à vivre comme un roi et à … » mais changeant le cours de sa phrase d’alors, il termina par un lumineux « … et à ne pas mourir justement!  Non !».

Il fit raisonner ces derniers mots dans la pièce d’une voix forte et résolue. Séance tenante il fit entrer son serviteur. S’asseyant bien droit, il ordonna : « qu’on m’apporte mon petit déjeuner» . Abasourdi par une si complète transformation de l’état du roi, le serviteur s’empressa de s’exécuter. Le roi fit alors appeler son aide de camp. Quand l’officier passablement étonné fit son entrée, il trouva le roi prêt à donner des ordres.

« Alors tout n’est pas perdu ? »

« Non, les Russes et les Autrichiens sont divisés sur la poursuite de la guerre avec la Prusse. Même après Kunersdorf ils craignent de défier la Prusse. »

Le roi brillait d’un intense feu intérieur. « Où sont stationnés les ennemis ? »

Ils campent à l’heure actuelle dans les forêts entre l’Oder et l’allée Repener. »

« Écrivez à mon frère » ordonna le roi à son officier.

« Je proclame le miracle de la Maison de Brandebourg. L’ennemi aurait pu tenter une deuxième bataille et terminer la guerre. Il n’a pas osé. ; notre situation est moins désespérée qu’elle ne l’était hier. »

Tandis que l’officier couchait ces mots sur le papier, le roi, l’uniforme militaire enveloppant déjà ses épaules, s’approcha de lui. Lui tapant sur l’épaule, il lui dit : « imaginez ce que mon esprit a enduré cette nuit. Ma souffrance était presque intolérable. La mort semblait salvatrice. Entendez-vous ? Alors que la mort me tendait les bras cette nuit, alors que mourir aurait été tellement facile, j’ai refusé d’obéir à la mort. Dans le moment le plus noir j’ai pris la boîte qui contenait le poison. Vous savez ce que signifie ma présence ici à cette heure ? Qu’il est souvent plus facile de quitter la vie que de ne pas mourir. Dans la vie, le chemin le plus ardu est toujours celui qu’il faut suivre. C’est lui que j’ai emprunté pour que mon État reste intact. C’est ce que commandait le devoir ! »

Un silence religieux se fit dans la pièce. L’officier restait suspendu aux paroles du souverain.

« Puisse la jeunesse de la nation le retenir à tout jamais. Il y a des moments où la tentation de mourir avant l’heure est grande. Celui qui alors suit la mort et fuit par le poison ou par une balle se montre défaillant et est un traître à la vie ! »

Le courage du roi et sa volonté de vivre sauvèrent la Prusse. La défaite de Kunersdorf fut suivie par les victoires de Liegnits et de Torgau. Et la Prusse remporta la guerre de Sept Ans.

Le miracle Prusse c’était le roi Frédéric lui-même. Le miracle c’était l’idée du devoir qui était née en Prusse et dont le roi était la plus parfaite incarnation.

Traduction Francis Goumain

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