Les Allemands des Sudètes : leur expulsion après la Seconde guerre mondiale, un drame méconnu

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Paru dans Blanche Europe

Alors qu’il ne se passe pas une journée sans que le sacro-saint « devoir de mémoire » au sujet de la Shoah ne nous soit imposé, les exactions que subirent les civils ainsi que les prisonniers de guerre allemands dans les années qui suivirent le conflit ne sont que très rarement évoquées, et quand elles le sont, c’est en général sur le ton de « bien fait pour eux, ils n’ont eu que ce qu’ils méritaient ».

Un remarquable ouvrage de Pierre Brouland, intitulé Les Allemands des Sudètes : leur expulsion après la Seconde guerre mondiale, un drame méconnu, vient de paraître aux éditions Dualpha pour évoquer le sort tragique fait aux Allemands des Sudètes au lendemain de la guerre. Cette minorité germanophone, forte de plus de trois millions de personnes, qui vivait depuis les temps médiévaux en Bohême et Moravie, fut confronté au printemps et à l’été 1945 à une vague de violences inouïes. Chassés brutalement de leurs habitations, ils furent soumis à d’innombrables exactions allant du viol à l’assassinat.

Le livre détaille les épisodes les plus terribles de cette époque en particulier la fameuse « marche de la mort de Brünn », fin mai 1945, au cours de laquelle environ 35.000 habitants germanophones de cette ville, principalement des femmes, des enfants et des vieillards, furent contraint de marcher jusqu’à la frontière autrichienne. Celle-ci étant fermée par les alliés, les expulsés furent incarcérés dans des camps improvisés, où ils moururent par centaine d’une épidémie de typhus.

Autre épisode longuement évoqué, le pogrom d’Aussig, le 31 juillet 1945, au cours duquel plusieurs dizaines d’Allemands furent massacrées à la suite de l’explosion accidentelle (?) d’un dépôt d’armes. L’auteur n’exclut pas que cette explosion pût être une provocation des services secrets tchécoslovaques. Au moment, où s’achevait la conférence de Potsdam, il s’agissait de montrer que les Sudètes constituaient une menace – l’explosion du dépôt étant attribuée officiellement au Werwolf – et que toute cohabitation entre Tchèques et germanophones était impossible.

S’appuyant sur les archives tchèques, longtemps inaccessibles aux chercheurs, l’auteur montre que ces violences, loin d’avoir un caractère spontané comme on peut encore souvent le lire, furent au contraire planifiée et mise en œuvre au plus haut niveau de l’État tchécoslovaque. Il s’agissait pour Benès et son gouvernement de placer les alliés, en particulier anglo-saxons, devant le fait accompli et les obliger à accepter le transfert immédiat de la totalité de la minorité germanophone.

Londres et Washington n’avaient donné durant la guerre leur accord qu’à l’expulsion d’une part limitée des germanophones, expulsion qui devait de surcroît ne pas commencer immédiatement après les hostilités et s’étaler sur une période d’au moins cinq ans.

Avec la complicité des Soviétiques, Benès réussit à imposer son point de vue. À la conférence de Potsdam, en août 1945, les « Trois grands » acceptèrent le transfert de la totalité des Allemands des Sudètes vers l’Allemagne occupée. Entre février et octobre 1946, près de deux millions d’allemands des Sudètes furent expulsés, après avoir été spoliés de la quasi-totalité de leurs biens, vers les zones d’occupation soviétique et américaine.

Leur réinstallation dans une nouvelle patrie n’eut rien de simple. En Bavière, jusqu’au milieu des années 1960, de nombreux Sudètes continuèrent à vivre dans des baraquements. On apprend à ce sujet que le camp de concentration de Dachau, aux environs de Munich, fut reconverti en camp de transit pour les Sudètes expulsés. D’après une enquête réalisée en Bavière dans les années 1970, 77% des expulsés avaient eu l’impression de connaître un déclassement, et seuls 1% pensaient avoir progressé dans l’échelle sociale par rapport à leur situation antérieure.

Le nombre de victimes reste difficile à évaluer, un grand nombre d’archives ayant été détruites, en particulier celle des camps où furent internés les Sudètes avant leur expulsion. À la fin des années 1940, les organisations représentant les Sudètes en Allemagne de l’Ouest évoquaient le chiffre d’un demi-million de morts. Cette évaluation, très exagérée, fut revue ensuite à la baisse aussi bien par l’Office fédéral des statistiques que par les associations des Sudètes. Jusqu’au début des années 1990, le chiffre de 220 à 250.000 victimes fut communément admis. Avec la fin de la Guerre froide et l’ouverture des archives des anciens pays de l’Est, de nouvelles estimations furent établies. Une commission germano-tchèque arriva au chiffre très bas de 20 à 30.000 victimes. Des considérations purement politiques semblent avoir conduit à cette évaluation. Des travaux conduits au début des années 2010 avec une grande rigueur permettent aujourd’hui d’établir le nombre de victimes à environ 150.000.

L’un des intérêts du livre de P. Brouland est aussi d’insérer cet épisode dans une chronologie longue, en insistant d’une part sur la dégradation progressive des relations entre Tchèque et Allemands à partir de la fin du XVIIIème siècle et en analysant d’autre part les enjeux mémoriaux jusqu’à nos jours.

Un ouvrage à lire absolument pour tous ceux qui s’intéressent aux suites de la guerre.

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