REPRISE Culture de la Critique : L’École de Francfort et la pathologisation des loyautés non-juives (2)

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Paru dans Blanche Europe

Par Kevin MacDonald

Horkheimer et Adorno se sont efforcés de mettre en valeur le rôle de la conformité dans la genèse du fascisme. Ils affirment que les stratégies du groupe non-juif en vue de sa propre cohésion se fondent sur une distorsion de la nature humaine – leitmotiv de la Personnalité autoritaire. Ils présupposent l’existence d’un moi naturel, non-conformiste et réfléchi, face à une société corrompue par le capitalisme ou le fascisme. Le développement massif des intérêts industriels et l’industrie culturelle propre au capitalisme tardif ont détruit chez la plupart des gens les puissances de la conscience de soi réfléchie, susceptibles de produire une « culpabilité réfléchie » (Dialectic of Enlightment, p. 198) à même de contrecarrer les forces menant à l’antisémitisme. Cette réflexion introspective s’était « émancipée » de la société et s’était même dirigée contre elle, mais sous la contrainte des forces susmentionnées, elle a fini par se conformer aveuglément aux valeurs de la société environnante.

Par conséquent, les humains sont décrits comme étant opposés par nature à la conformité exigée d’eux par une société très soudée. Comme nous allons le voir, une thèse dominante de la Personnalité autoritaire soutient que la participation des Gentils à des groupes soudés pourvus d’un haut niveau de conformité sociale est un trait pathologique, alors que, s’agissant des Juifs, le même genre de comportement relatif à la cohésion de groupe est tout simplement passé à la trappe. De fait, nous avons déjà souligné que la Dialectique de la raison définit le judaïsme comme supérieur au christianisme.

Ceci posé, l’élite non-juive est censée tirer profit de la situation en projetant l’hostilité des masses dans l’antisémitisme. Les Juifs sont la cible idéale de cette projection d’hostilité, parce qu’ils représentent l’antithèse absolue du totalitarisme :

Le bonheur sans pouvoir, le salaire obtenu sans le travail, la patrie sans frontières, la religion sans mythe. Ces caractéristiques sont détestés par les dominants parce que les dominés aspirent secrètement à les posséder. Les dominants n’ont de position assurée que si leurs sujets transforment leurs aspirations en objets d’exécration. (ibid. p. 199)

Il faut en conclure que si les dominants acceptaient que leurs sujets fussent à l’image des Juifs, un point de rupture historique adviendrait :

En surmontant cette maladie de l’esprit proliférant sur le terrain de l’affirmation de soi qu’aucune réflexion n’entame, l’humanité se développerait à partir d’un ensemble de races opposées pour devenir l’espèce qui, en tant que nature, est tout de même plus que la simple nature. S’émanciper individuellement et socialement de la domination, c’est s’opposer à la fausse projection, et plus aucun Juif ne ressemblerait au malheur aveugle qui fond sur lui comme sur tous les autres persécutés, qu’ils soient des animaux ou des hommes » (ibid. p. 200)

La fin de l’antisémitisme est donc vue comme une condition préalable au développement d’une société utopique et à la libération de l’humanité – jamais l’École de Francfort ne s’est autant rapprochée d’une définition de l’utopie. La société utopique envisagée laisserait le judaïsme se perpétuer en tant que groupe soudé, mais abolirait, en tant que manifestations morbides, les groupes non-juifs soudés, nationalistes et organiques fondés sur la conformité à des normes collectives.

Horkheimer et Adorno développèrent l’idée que le rôle spécifique du judaïsme dans l’histoire mondiale était de faire droit au concept de la différence, face à des forces d’homogénéisation considérées comme incarnant l’essence de la civilisation occidentale : « Les Juifs devinrent l’équivalent métaphorique de ce résidu social, gardien de la négation et la non-identité » (Jay, « The Jews and the Frankfort School : Critical Theory’s Analysis of Anti-Semitism », New German Critique # 19, p. 148). Par conséquent, le judaïsme représente l’antithèse de l’universalisme occidental. La perpétuation et l’acceptation du particularisme juif devient le prérequis du développement de la société utopique de l’avenir.

Dans ces conditions, les racines de l’antisémitisme doivent se trouver dans la psychopathologie individuelle, pas dans le comportement des Juifs. Toutefois, Horkheimer et Adorno admettent d’une certaine façon que les caractéristiques réelles des Juifs ont pu jouer un rôle dans l’antisémitisme historique, mais nos deux auteurs expliquent qu’elles leur avaient été imposées. Les Juifs ont attiré le courroux des basses classes parce qu’ils étaient à l’origine du capitalisme :

Au nom du progrès économique qui les met à bas de nos jours, les Juifs ont toujours été un caillou dans la chaussure des artisans et paysans déclassés par le capitalisme. Mais ils font aujourd’hui à leur tour et à leurs dépens de la nature exclusive et particulariste du capitalisme (ibid. p. 175).

Mais cette fonction est considérée comme ayant été imposée aux Juifs, dont les droits dépendaient entièrement du bon vouloir des élites non-juives, jusqu’au dix-neuvième siècle inclus. Dans ces circonstances, « le commerce n’était pas leur vocation, c’était leur destin » (loc. cit.). La réussite des Juifs a fini par traumatiser la bourgeoisie non-juive, « qui devait faire croire à sa créativité » (loc. cit) ; son antisémitisme n’est donc que « la haine de soi, la mauvaise conscience du parasite » (ibid. p. 176).

Certains éléments montrent que le projet originel d’études sur l’antisémitisme comprenait un examen plus élaboré des « traits de caractères juifs » qui menaient à l’antisémitisme, accompagné de propositions thérapeutiques. Las, « le sujet ne fut jamais mis à l’ordre du jour de l’Institut, soit que ses responsables craignaient de heurter la susceptibilité de la plupart des Juifs sur ce point, soit qu’ils ne voulaient pas être accusés de convertir le problème antisémite en un problème juif » (Wiggershaus, op. cit. p. 366). De fait, l’Institut était au courant que le Jewish Labor Committee avait mené une enquête en 1945 auprès des ouvriers américains, dont les récriminations au sujet des comportements des Juifs se basaient sur les rapports réels que les membres de la classe laborieuse étaient susceptibles d’entretenir avec les Juifs (cf. Separation And Its Discontents, deuxième chapitre). Adorno semblait d’avis que ces attitudes étaient « moins irrationnelles » que l’antisémitisme manifesté dans les autres classes sociales.

J’ai souligné que dans les idéologies de gauche radicale et la psychanalyse, la tendance lourde est à la critique systématique de la gentilité. Dans la série Studies in Prejudice, et singulièrement dans la Personnalité autoritaire, un thème dominant consiste à montrer que les affiliations collectives des Gentils, en particulier l’appartenance à des églises chrétiennes, le nationalisme et l’étroitesse des rapports familiaux, sont des expressions de maladie mentale. Au niveau le plus profond, le travail de l’École de Francfort vise à altérer les sociétés d’Occident pour les rendre imperméables à l’antisémitisme, par le moyen de la pathologisation des affiliations collectives non-juives. Et comme cet effort s’éloigne en fin de compte des solutions d’extrême-gauche qui avaient attiré tant d’intellectuels juifs du vingtième siècle, il conserve toute sa pertinence dans le contexte intellectuel et politique contemporain, post-communiste.

L’opposition des intellectuels juifs aux groupes non-juifs soudés et à l’homogénéité culturelle chez les Gentils n’a peut-être pas été assez mise en relief. J’ai fait remarquer au premier chapitre du présent ouvrage que les judéo-convers étaient sur-représentés parmi les humanistes de l’Espagne des quinzième et seizième siècles qui s’opposaient à la nature organiciste de la société espagnole, dont le centre de gravité était la religion chrétienne. J’ai fait remarquer également qu’une tendance lourde chez Freud était de se reconnaître franchement comme Juif tout en conceptualisant l’affiliation au christianisme comme une satisfaction de besoins infantiles.

De la même manière, on peut expliquer l’adhésion juive aux mouvements de gauche radicale, conformément à ce qui a été vu au troisième chapitre, par le fait que ces mouvements tâchaient de saper les affiliations collectives internes au groupe non-juif, comme le christianisme et le nationalisme, tout en permettant la perpétuation de l’identification juive. Les Juifs communistes de Pologne, par exemple, s’opposèrent aux aspirations nationalistes polonaises et après leur accession au pouvoir à la faveur de la fin de la Deuxième Guerre mondiale, ils liquidèrent les nationalistes polonais et ébranlèrent le rôle de l’Église catholique tout en mettant sur pied des structures économiques et sociales juives sécularisées.

Il est historiquement intéressant de remarquer que la rhétorique des antisémites allemands, du dix-neuvième siècle jusqu’à la période de Weimar, insistait sur le fait que les Juifs arboraient le libéralisme politique, lequel s’opposait à la structuration de la société en un groupe fortement soudé, tout en adoptant pour leur compte une cohésion de groupe inouïe qui leur permettait de dominer les Allemands. Pendant la période de Weimar, le publiciste nazi Alfred Rosenberg dénonçait le fait que les Juifs défendaient l’idée d’une société complètement atomisée tout en se gardant de s’impliquer dans ce processus. Tandis que le reste de la société devait être empêché de participer à des groupes fortement soudés, les Juifs « conservaient leur cohésion internationale, leur liens de sang et leur unité spirituelle » (Ascheim, « The Jew Within » : The Myth of « Judaization » in Germany, in The Jewish Response to German Culture : From the Enlightment to the Second World War, p. 239).

Dans Mon Combat, Hitler affirmait nettement que l’adoption d’attitudes libérales de la part des Juifs était une tromperie recouvrant leur engagement racialiste et leur stratégie collective fortement unitaire : « Tout en paraissant déborder de « lumières », de « progrès », de « liberté », « d’humanité », il a soin de maintenir l’étroit particularisme de sa race » (p. 395 de l’édition N.E.L). Le conflit qui opposait la défense des idéaux des Lumières par les Juifs et leur comportement au quotidien n’a pas échappé à Klein :

Agacés par l’esprit de clocher des autres peuples et peu enclins à adopter l’idée d’un État pluraliste, beaucoup de Gentils considéraient les expressions de fierté juive comme une subversion de leur égalitarisme « éclairé ». Le grand cas que les Juifs faisaient de la fierté nationale ou raciale renforçait chez les non-Juifs la perception du Juif en tant qu’agent de déstabilisation sociale. » (Jewish Origins of the Psychoanalytic Movement, p. 146).

Ringer, de son côté, fait remarquer que parmi les composantes de l’antisémitisme universitaire dans l’Allemagne de Weimar, se trouvait le sentiment que les Juifs s’efforçaient de miner les attachements patriotiques et la cohésion de la société. L’idée que l’analyse critique juive de la société non-juive avait pour but de dissoudre les liens de cohésion sociale était un lieu commun parmi les Allemands instruits, y compris chez les professeurs d’université. L’un d’entre eux définissait la juiverie comme « le parti classique de la décomposition nationale » (in Ringer, « Inflation, antisemitism and the German academic community of the Weimar period », Leo Baeck Institure Year Book XXVIII, p. 7).

Dans ces circonstances, le national socialisme développa en opposition au judaïsme sa propre stratégie de groupe à forte cohésion, laquelle rejetait rondement les idéaux des Lumières tendant à une société atomisée fondée sur les droits de l’individu opposés à l’État. Comme je l’ai expliqué au cinquième chapitre de Separation And Its Discontents, le national-socialisme peut à cet égard être comparé au judaïsme, lequel a été au fond, dans toute son histoire, un phénomène de groupe où les individualités ont été submergées dans les intérêts du groupe.

Comme les matériaux passés en revue ici et dans les chapitres précédents le manifestent avec évidence, il existe au moins quelques savants et intellectuels juifs influents qui se sont efforcés de subvertir les stratégies de groupe des Gentils, tout en laissant ouverte la possibilité de la perpétuation du judaïsme en tant que stratégie de groupe à forte cohésion. Cette thèse est largement compatible avec le rejet constant, par l’École de Francfort, de toute forme de nationalisme. Il s’ensuit que l’idéologie de cette École peut être définie comme un individualisme radical assorti d’un mépris du capitalisme – un individualisme pour lequel toutes les formes de collectivisme non-juif sont des manifestations de pathologie sociale ou individuelle.

Max Horkeimer et Theodor Adorno, par Lug.

Dans l’essai de Horkheimer sur les Juifs allemands, les véritables ennemis des Juifs sont n’importe quelles collectivités des Gentils, et plus spécifiquement le nationalisme. Bien qu’aucune mention ne soit faite de la nature collectiviste du judaïsme, du sionisme ou du nationalisme israélien, les tendances collectivistes des sociétés non-juives modernes sont déplorées, le fascisme et le communisme au premier chef. Max Horkheimer prescrit à la gentilité un individualisme radical et l’acceptation du pluralisme, car les hommes auraient un droit inhérent à être différents des autres et à être acceptés par les autres dans leur différence. De fait, se différencier des autres revient à atteindre les plus hauts sommets de l’humanité. Pour finir, « aucun parti et aucun mouvement, ni de la Vieille gauche ni de la Nouvelle, ni aucune collectivité d’aucune sorte n’était du côté de la vérité (…) Les forces résiduelles en faveur d’un véritable changement ne se trouvaient que chez l’individu critique » (Maier, « Contribution to a critique of Critical Theory », in Foundations of the Frankfurt School of Social Research, p. 45).

Tirant la conséquence de cette thèse, Adorno adopta l’idée que le rôle premier de la philosophie était négatif et consistait à résister aux tentatives de doter le monde de quelque « universalité », « objectivité » ou « totalité » que ce fût, autrement dit de suspendre l’univers social à un seul principe organisateur qui homogénéiserait la société, s’appliquant à tous les hommes (cf. en particulier Dialectique négative et les explications du concept dans l’ouvrage de Jay, Marxism and Totality : The Adventures of a Concept from Lukacs to Habermas, p. 241-275). Dans Dialectique négative, l’exemple concentrant l’attaque est l’idée hégélienne d’une histoire universelle (qui est aussi un cheval de Troie chez Jacques Derrida, nous le verrons), mais le même genre d’argument s’applique à toute idéologie, le nationalisme par exemple, qui produit une universalité nationale ou pan-humaine. Par exemple, le principe de l’échange, caractéristique du capitalisme, se voit rejeté pour la raison qu’il rend les hommes commensurables entre eux et leur fait donc perdre leur particularités uniques. La science n’échappe pas à la condamnation à cause de sa tendance à rechercher les principes universels de la réalité (y compris de la nature humaine) et les différences quantitatives et mesurables entre les hommes, à la place des différences qualitatives. Chaque objet « devrait être respecté dans son unicité historique sans généralisation » (Landman, « Critique of reason : Max Weber to Jürgen Habermas », in Foundations of the Franfkurt School of Social Research, p. 123).

Comme l’écrivait Adorno dans Minima Moralia : « Face à l’unisson totalitaire qui proclame l’éradication de la différence en tant que fin en soi, il se peut que les dernières forces de libération doivent se retirer à titre provisoire dans la sphère individuelle » (p. 17). Au bout du compte, le seul critère qui définit une bonne société est qu’elle « permette à quelqu’un d’être différent sans avoir peur » (p. 131). Cet ancien communiste en arrivait à défendre l’individualisme le plus radical, au moins pour les Gentils. Comme nous l’avons vu au chapitre précédent, Erich Fromm, membre de l’Ecole de Francfort jusqu’à son exclusion, reconnaissait lui aussi l’utilité de l’individualisme en tant que prescription pour la gentilité, tout en restant fermement attaché à sa judéité.

Cohérent avec son insistance sur l’individualisme et sa glorification de la différence, Adorno défendait un scepticisme philosophique radical, lequel est absolument incompatible avec l’entreprise de science sociale qu’est la Personnalité autoritaire. De fait, il rejetait la possibilité même de l’ontologie (« réification ») parce qu’il voyait les positions opposées aux siennes comme soutenant en dernière analyse le totalitarisme. Étant donné qu’il se préoccupait des affaires juives et qu’il se reconnaissait franchement comme juif, il est raisonnable de penser que ces structures idéologiques sont au service de la justification du particularisme juif. Dans cette mesure, le judaïsme, comme tout autre entité historique particulière, doit rester au-delà de la prise du concept, à jamais incompréhensible dans son unicité et pour toujours opposé à toute tentative de développer des structures sociales homogènes dans la société entière. Toutefois, la perpétuation de son existence est garantie par un impératif moral a priori.

Cette exigence que la société non-juive adopte une organisation sociale fondée sur l’individualisme radical était en somme une stratégie excellente pour la perpétuation du judaïsme en tant que stratégie de groupe collectiviste et à forte cohésion. Les recherches synthétisées par Triandis sur les différences culturelles appliquées à la question de l’individualisme et du collectivisme, indiquent que l’antisémitisme atteint les niveaux les plus bas dans les sociétés individualistes, contrairement aux sociétés collectivistes et homogènes qui se tiennent à l’écart des Juifs. Au huitième chapitre d’A People That Shall Dwell Alone, nous avons vu que les sociétés européennes (sauf les exceptions notables du national-socialisme en Allemagne et de la période médiévale sous l’hégémonie religieuse chrétienne – deux périodes d’intense antisémitisme) se sont distinguées de toutes les autres sociétés économiquement avancées du monde ancien ou moderne, par leur attachement à l’individualisme. Mais comme je l’ai expliqué dans Separation And Its Discontents (chap. 3-5), la présence du judaïsme en tant que stratégie de groupe victorieuse et visible, provoque des réponses anti-individualistes dans la gentilité.

Les cultures collectivistes (Triandis place explicitement le judaïsme dans ce groupe) placent les objectifs et les besoins de l’endogroupe bien plus haut que les droits et les intérêts de l’individu. Elles cultivent un « attachement sans remise en question » à l’endogroupe, dont font partie le sentiment que les normes de l’endogroupe sont universellement valides (une forme d’ethnocentrisme), l’obéissance automatique aux autorités de l’endogroupe et la volonté de combattre et de mourir pour l’endogroupe. Ces caractères sont en général associés « à la méfiance vis-à-vis des exogroupes et au peu d’empressement à coopérer avec eux » (« Cross-cultural studies of individualism and collectivism », Nebraska Symposium on Motivation 1989, p. 55). Dans les cultures collectivistes, la moralité est comprise comme ce qui bénéficie au groupe ; l’agression et l’exploitation de l’exogroupe sont acceptables (ibid. p. 90).

Les gens qui appartiennent à des cultures individualistes, au contraire, manifestent moins de sentiments d’attachement à ceux de l’endogroupe. Les objectifs personnels sont prépondérants et la socialisation met l’accent sur la confiance en soi, l’indépendance, la responsabilité individuelle et la « recherche de l’identité » (Triandis, « Cross-cultural differences in assertiveness/competition vs. Group loyalty/cohesiveness », Cooperation and Prosocial Behaviour, p. 82). Les individualistes ont des attitudes plus positives à l’égard des inconnus et des membres de l’exogroupe et sont davantage susceptibles de se comporter avec empressement et altruisme vis-à-vis des inconnus. Comme ils sont moins conscients des frontières entre endogroupe et exogroupe, ceux qui appartiennent à des cultures individualistes sont moins susceptibles de se comporter négativement vis-à-vis de l’exogroupe. Ils expriment souvent leur désaccord à l’égard des décisions politiques prises dans l’endogroupe, manifestent peu de chaleur ou de loyauté à son endroit et n’éprouvent pas le sentiment d’un destin partagé avec les autres membres de l’endogroupe. L’opposition aux exogroupes existe dans les sociétés individualistes, mais elle est davantage « rationnelle », dans la mesure où est plus faible la tendance à supposer que tous les membres de l’exogroupe sont coupables des forfaits de quelques-uns. Les individualistes ont des attaches faibles à plusieurs groupes, alors que les collectivistes ont des attaches et une identification fortes à quelques endogroupes.

Par conséquent, on peut s’attendre à ce que des individualistes soient moins enclins à l’antisémitisme et plus disposés, face à un forfait juif, à condamner les transgressions de Juifs individuels, plutôt que de les déduire stéréotypiquement de leur race. Cela étant, les Juifs, en tant que membres d’une sous-culture collectiviste vivant dans une société individualiste, sont de leur côté plus enclins à voir la césure entre Juifs et Gentils comme tout à fait déterminante et à cultiver des opinions stéréotypiquement défavorables à l’égard des Gentils.

Pour le dire à la façon de Triandis, la difficulté intellectuelle fondamentale que présente la Personnalité autoritaire est que le judaïsme est lui-même une sous-culture fortement collectiviste dans laquelle l’autoritarisme, l’obéissance aux normes de l’endogroupe et la répression des intérêts individuels au nom du bien commun ont été d’une importance vitale tout au long de leur histoire. Ces mêmes caractéristiques chez les Gentils tendent à produire l’antisémitisme à cause des processus d’identité sociale. De la sorte, les Juifs perçoivent que leur intérêt vital est de défendre la cause de l’individualisme et de l’atomisation sociale dans la gentilité, tout en maintenant leur propre sous-culture collectiviste très élaborée. Telle est la perspective développée par l’École de Francfort, qui apparaît tout au long de Studies in Prejudice.

Ceci étant dit, nous allons voir que la Personnalité autoritaire va plus loin que la simple tentative de pathologiser les groupes non-juifs soudés, car elle tâche aussi bien de pathologiser en général le fonctionnement adaptatif des Gentils. La principale difficulté intellectuelle est que ce fonctionnement même, qui a été la clé du succès du judaïsme en tant que stratégie évolutionnaire de groupe, est conçu comme pathologique chez les Gentils.

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