Culture de la Critique : L’École de Francfort et la pathologisation des loyautés non-juives (3)

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Paru dans Blanche Europe

Par Kevin MacDonald

Compte-rendu de la Personnalité autoritaire

La Personnalité autoritaire (Adorno, Frenkel-Brunswik, Levinson & Sanford, 1950) est un véritable classique des études de psychologie sociale. Cet ouvrage a suscité des milliers de travaux et il continue d’être cité dans les manuels, même si l’on voit apparaître depuis quelques années de plus en plus de critiques portant en particulier sur les thèses relatives aux liens entre le caractère personnel et les préjugés et l’hostilité entre groupes. Nathan Glazer a fait remarquer qu’« aucun ouvrage de psychologie sociale publié après la Deuxième Guerre mondiale n’avait autant influencé la direction prise par la recherche empirique contemporaine dans les universités ». Malgré son influence, dès le départ, des problèmes techniques portant sur la construction des échelles et sur la conduite et l’interprétation des entretiens avaient été relevés, tant et si bien que la Personnalité autoritaire a fini par devenir une sorte de professeur par l’exemple négatif, montrant comment ne pas conduire une recherche en sciences sociales.

Ceci étant, malgré ses problèmes techniques relatifs à la construction de l’échelle de mesure d’origine, il ne fait aucun doute qu’il existe quelque chose comme de l’autoritarisme psychologique, au sens où il est possible de construire une échelle psychométrique fiable pour mesurer un tel concept. Comme l’échelle F [qui mesure le fascisme] de la Personnalité autoritaire était grevée d’un ensemble de parti-pris dans sa définition des réponses positives, des versions plus récentes de cette échelle de mesure ont tourné la difficulté, mais sans que les corrélations avec d’autres échelles en soient affectées. Toutefois, la validité de cette échelle de mesure du comportement autoritaire continue d’être contestée, contrairement aux autres échelles de mesure.

Quoi qu’il en soit, mon propre diagnostic mettra en évidence deux aspects de la Personnalité autoritaire qui sont au centre du projet politique de l’École de Francfort : 1) je mettrai en valeur la duplicité par laquelle le comportement des Gentils déduit de leur position élevée sur l’échelle F ou sur les échelles d’ethnocentrisme est interprété comme psychopathologique, alors que ce comportement même est au cœur du judaïsme en tant que stratégie évolutionnaire de groupe ; 2) je critiquerai l’idée que des mécanismes psycho-dynamiques perturbant les rapports entre parents et enfants soient au fondement de l’autoritarisme. Ces mécanismes hypothétiques forment l’essence subversive de ce livre que nous identifions comme de la propagande politique. Il n’est pas étonnant que cet aspect fortement contestable du projet ait souvent frappé les commentateurs. Altemayer fait remarquer que malgré le caractère « peu convaincant » des preuves scientifiques qui la soutiennent, l’idée que l’antisémitisme provient d’un dérangement dans les rapports entre parents et enfants s’est « diffusée si largement dans notre culture qu’elle est devenue un stéréotype » (Enemies of Freedom : Understanding Right-Wing Authoritarianism, p. 53). Précisons que le succès incroyable de la Personnalité autoritaire tient pour beaucoup à sa réception positive auprès des savants juifs qui dans les années 1950 jouaient un rôle éminent dans le monde universitaire américain et qui se préoccupaient beaucoup de l’antisémitisme.

Le caractère politique de la Personnalité autoritaire n’avait pas échappé aux psychologues traditionnels. Roger Brown écrivit que

l’étude intitulée la Personnalité autoritaire a affecté la vie américaine : la théorie du préjugé qu’il établit fait désormais partie de la culture populaire et constitue une force opposée à la discrimination raciale. Est-elle vraie ? Jugez-en par vous-mêmes (…) Cette étude ne laisse pas grand monde indifférent. La froide objectivité n’est pas le signe distinctif de cette tradition. La plupart de ceux qui ont participé à cette étude étaient profondément impliqués dans les questions sociales en discussion (Social Psychology, p. 479, 544).

Le dernier énoncé de Brown reflète bien l’impression du lecteur, à savoir que les opinions des auteurs ont beaucoup compté dans la conception de ces recherches et l’interprétation de leurs résultats.

Christopher Lasch est un bon exemple de lecteur, qui fit remarquer ce qui suit :

Le dessein et le propos des Studies in Prejudice dictaient la conclusion que le préjugé, maladie mentale enracinée dans la structure de la personnalité ‘autoritaire’, ne pouvait être extirpé qu’en soumettant les Américains à quelque chose qui revenait à une psychothérapie collective – en les traitant comme les détenus d’un asile psychiatrique. » (The True and Only Heaven : Progress and Its Critics, p. 445)

Il s’agissait dès le départ de science sociale dirigée par une arrière-pensée politique : « en identifiant la ‘personnalité libérale’ comme l’antithèse de la personnalité autoritaire, ils posaient un signe égal entre la santé mentale en général et telle position politique autorisée. Ils défendaient le libéralisme (…) au motif que les autres positions s’enracinaient dans une pathologie du caractère » (ibidem p. 453).

La Personnalité autoritaire débute par un hommage à Freud en tant que figure tutélaire, en particulier parce qu’il a rendu le monde intellectuel « plus sensible à la répression des enfants (au sein du foyer et en dehors) et à l’ignorance naïve de la société à l’égard des dynamiques psychologique de la vie de l’enfant et de l’adulte » (p. x). Conformément à ce point de vue, Adorno et ses collègues « considèrent, avec la plupart des spécialistes en sciences sociales, que l’antisémitisme tient davantage à des facteurs subjectifs qu’aux caractéristiques réelles des Juifs » (p. 2). Les racines de l’antisémitisme sont donc à rechercher dans la psychopathologie des individus – « les couches profondes du caractère » (p. 9) – et non pas dans le comportement des Juifs eux-mêmes.

Le deuxième chapitre (écrit par R. Nevitt Sanford) consiste en des entretiens avec deux personnes, dont l’une se situe assez haut sur l’échelle de l’antisémitisme (Mack) et l’autre assez bas (Larry). Mack est assez ethnocentrique et à tendance à saisir les gens sous le prisme des rapports entre endogroupe et exogroupe, où l’exogroupe est stéréotypiquement vu comme sous un jour défavorable. Comme on pouvait s’y attendre en se fondant sur la théorie de l’identité sociale de Hogg & Abrams, Mack attribue des traits positifs à son propre groupe, les Irlandais, tandis que les autres groupes sont vus comme homogènes et menaçants. Si Mack est très conscient des groupes en tant qu’unités de classification sociales, Larry ne pense pas du tout le monde en termes de groupes.

L’ethnocentrisme de Mack est clairement désigné comme pathologique, mais jamais l’étude ne mentionne la possibilité que les Juifs puissent eux aussi suivre de semblables cheminements de pensée, comme il devrait s’ensuivre de l’extrême importance donnée aux rapports entre l’endogroupe et l’exogroupe dans la socialisation juive. De fait, au premier chapitre de Separation and Its Discontents, j’ai fait remarquer que les Juifs étaient plus susceptibles que les Gentils d’entretenir des stéréotypes négatifs sur les exogroupes et de voir le monde comme composé fondamentalement d’exogroupes homogènes, rivaux, menaçants et négativement stéréotypés. Qui plus est, nous avons réuni dans cet ouvrage des preuves abondantes qui montrent que les Juifs voient les Gentils (l’exogroupe) sous un jour défavorable. Cependant, comme nous allons le voir, le message de la Personnalité autoritaire est que le même genre d’attitudes chez les Gentils est attribuable à des influences pathologiques précoces sur le caractère.

Dans les chapitres 2, 3 et 4, se dégage un thème majeur, commun à tous les mouvements intellectuels juifs depuis le dix-neuvième siècle : échafauder des théories qui minorent l’importance des catégories sociales de Juif et de Gentil tout en permettant la perpétuation d’une fort attachement à la judéité. La tournure d’esprit de Larry, qu ne voit pas l’environnement social en termes de groupes est liée à l’absence d’antisémitisme, alors que l’antisémitisme de Mack est nécessairement lié à l’importance qu’il attribue aux groupes en tant que catégories sociales.

On peut remarquer l’influence de ces thèmes sur la construction des échelles de mesure aux chapitres 3 et 4 (écrits par Daniel J. Levinson). Levinson remarque que les antisémites tendent à voir davantage les Juifs comme membres de groupes que comme individus, et il suggère que l’authenticité des rencontres individuelles avec des Juifs « semble dépendre en grande partie de la capacité à individualiser les expériences » (p. 95 ; souligné dans l’original). Levinson fait aussi remarquer que les individus qui appartiennent à des groupes pourvus d’une forte conscience de soi, comme les sororités étudiantes, sont plus enclines à l’antisémitisme (p. 104). Répétons qu’est impliquée l’idée que les fortes idéologies d’endogroupe devraient être réservées aux Juifs et sont dangereuses chez les autres. Ces résultats correspondent bien à l’examen des sociétés collectivistes et individualistes fait au début du présent chapitre : les Juifs, en tant que groupe fortement soudé, ont intérêt à défendre l’idée d’une société atomisée et individualiste dans laquelle les distinctions entre endogroupe et exogroupe n’apparaissent pas aux Gentils.

L’échelle de mesure de l’ethnocentrisme a trois sous-échelles : une qui concerne les attitudes à l’égard des Afro-américains, une autre qui concerne les attitudes à l’égard des minorités en général, et une troisième qui porte sur le patriotisme. Bien que la présentation de l’échelle de mesure de l’ethnocentrisme donne l’impression que les chercheurs étudient l’ethnocentrisme en général, en réalité les éléments de mesure sont taillés pour ne mesurer que l’ethnocentrisme parmi les causasoïdes chrétiens. Ceux qui ont un score élevé sur cette échelle ont des attitudes négatives envers les Afro-américains et les Juifs et des attitudes positives envers la majorité blanche et chrétienne. Un élément de cette échelle de mesure est le suivant : « Compte tenu de l’état d’urgence national actuel [Deuxième Guerre mondiale], il est capital de réserver les postes de hauts fonctionnaires aux Américains de souche, blancs et chrétiens ». Les réponses des Juifs conscients d’eux-mêmes, pour qui la distinction entre endogroupe et exogroupe est manifeste, donneront des résultats qui feront baisser leur score sur l’échelle de mesure de l’ethnocentrisme de Levinson.

Les éléments qui concernent l’antisémitisme impliquent que l’antisémitisme est l’idée non-juive que les Juifs forment un groupe distinct. Par exemple, un de ces éléments affirme : « Laisser des Juifs entrer dans un beau quartier aboutirait peu à peu à lui donner une atmosphère typiquement juive ». Brown fit le commentaire suivant :

Comment pourrait-il en aller autrement ? Des Juifs vont certainement produire une atmosphère juive. Ce sera immanquablement le cas aux yeux de quiconque considère que les Juifs forment un groupe ‘catégoriquement différent des non-Juifs’. Mais c’est justement cette mise en relief de la judéité qui est le commencement de l’antisémitisme, selon les auteurs de l’ouvrage. (op. cit. p. 483).

Le sous-entendu est que la mise en relief des catégories sociales de Juifs et de Gentils est le signe de l’antisémitisme chez les Gentils et indique donc des rapports perturbés entre parents et enfants. Cependant, un tel processus de catégorisation sociale est vital pour la perpétuation du judaïsme en tant que stratégie évolutionnaire de groupe.

Tout aussi ironique est l’inclusion de ces éléments dans l’échelle de mesure de l’antisémitisme : « Je ne peux pas m’imaginer me marier avec un(e) Juif(ve) » et « Il ne faut pas que les Juifs et les Gentils s’épousent ». Ce genre d’attitudes proviendraient donc de rapports perturbés entre parents et enfants et de la répression de la nature humaine, alors que le refus des mariages mixtes est chose commune chez les Juifs. De fait, la « menace » du mariage mixte a récemment suscité une crise dans la communauté juive et a stimulé les efforts visant à persuader les Juifs de se marier entre eux.

D’autres éléments de cette échelle de mesure reflètent des aspects du judaïsme en tant que stratégie évolutionnaire de groupe qui ont une solide base empirique. Par exemple, plusieurs éléments s’alarment de la perception du côté clanique des Juifs et de ses conséquences sur l’habitat et les pratiques commerciales. D’autres éléments s’alarment des idées selon lesquelles les Juifs pratiqueraient le séparatisme culturel et posséderaient pouvoir, argent et influence, sans rapport avec leur taille dans la population. Un autre élément reflète la sur-représentation des Juifs dans les mouvements de gauche et d’extrême-gauche : « Il semble qu’il y ait un courant révolutionnaire dans le monde juif comme le montre le fait qu’il y ait tant d’agitateurs et de communistes juifs ». Toutefois, les données réunies dans le présent ouvrage, dans Separation and Its Discontents et A People That Shall Dwell Alone montrent qu’il y a une part considérable de vérité dans ces généralisations. Le fait de réaliser des scores élevés sur l’échelle de l’antisémitisme pourrait tout simplement signifier qu’on est mieux informé, pas qu’on a eu une enfance perturbée.

L’échelle de mesure du patriotisme est particulièrement intéressante. Elle est conçue pour détecter les attitudes « d’attachement aveugle à certaines valeurs culturelles nationales, de conformité a-critique aux usages du groupe dominant et de rejet des autres nations en tant qu’exogroupes » (p. 107). Encore une fois, le fort attachement aux intérêts de son groupe chez les membres du groupe majoritaire est considéré comme pathologique, alors qu’aucune mention n’est faite des attachements au groupe parmi les Juifs. Le fait d’arborer et de défendre la discipline et la conformité dans le groupe majoritaire est un indice important de cette pathologie. Un élément dit : « Les formes mineures d’entraînement, d’obéissance et de discipline militaires, comme les exercices, les marches et les actions militaires simples devraient entrer dans les programmes scolaires ». Toutefois, aucune mention n’est faite de la discipline, de la conformité et de l’apprentissage de la cohésion de groupe en tant qu’idéaux guidant les stratégies des groupes minoritaires. Comme nous l’avons indiqué au septième chapitre de Separation and Its Discontents, la socialisation juive traditionnelle met beaucoup l’accent sur la discipline dans le groupe et l’inculcation de ses objectifs (autrement dit, la conformité).

Les résultats sont intéressants parce que l’essentiel de l’effort consiste à pathologiser les attitudes positives qui, chez les Gentils, vont dans le sens d’une stratégie de groupe fortement soudée et disciplinée, mais sans pour autant censurer le même genre d’attitudes chez les Juifs. Les gens qui réalisent des scores élevés sur l’échelle de l’ethnocentrisme et de l’antisémitisme ont assurément une forte conscience de l’appartenance à leur groupe. Ils se considèrent comme membres de groupes cohérents, lesquels comprennent dans certains cas leur groupe ethnique, et au niveau le plus haut, la nation. Ils voient sous un jour défavorable les individus des autres groupes et ceux qui dévient des objectifs et des normes de l’endogroupe. Au troisième chapitre, Levinson affirme que les antisémites veulent que leur propre groupe soit au pouvoir et valorisent l’esprit clanique, tout en condamnant les Juifs pour les mêmes raisons (p. 97). Aussi bien, les données rassemblées dans notre ouvrage s’accordent nettement avec l’idée que beaucoup de Juifs veulent que leur propre groupe soit au pouvoir et valorisent l’esprit clanique dans leur propre groupe, tout en le condamnant chez les Gentils. De fait, comme nous l’avons indiqué au début de ce chapitre, telle est précisément l’idéologie de l’École de Francfort, responsable de ces recherches.

Le point de départ des auteurs de la Personnalité autoritaire est que la conscience de groupe au sein du groupe majoritaire est pathologique car elle tend nécessairement à s’opposer aux Juifs en tant que groupe minoritaire soudé, non-assimilé et inassimilable. De ce point de vue, le but premier de la Personnalité autoritaire est de pathologiser les stratégies de groupe des Gentils tout en laissant ouverte la possibilité du judaïsme en tant que stratégie de groupe minoritaire.

Dans ce cadre, Levinson définit l’ethnocentrisme par la prédominance des perceptions relatives à l’endogroupe et à l’exogroupe, point de vue qui correspond à la théorie de l’identité sociale que je considère comme le meilleur candidat pour expliquer l’antisémitisme. Levinson conclut : « L’ethnocentrisme est fondé sur une distinction englobante et rigide de l’endogroupe et de l’exogroupe ; il implique un imaginaire négatif et stéréotypé et des attitudes hostiles concernant les exogroupes et un imaginaire positif et stéréotypé et des attitudes dociles vis-à-vis des endogroupes, et une vision autoritaire des interactions entre groupes dans laquelle l’endogroupe est rigidement dominant, des exogroupes subordonnés » (p. 130 ; souligné dans le texte).

Levinson fait remarquer plus bas que

le ‘besoin de l’exogroupe’, propre à l’ethnocentrique, empêche son identification avec l’humanité en tant qu’ensemble, laquelle se retrouve dans l’anti-ethnocentrisme (p. 148).

Levinson croit manifestement que l’ethnocentrisme est un indice de maladie mentale et que l’identification à l’humanité est le sommet de la santé mentale, sans jamais en inférer que les Juifs sont peu susceptibles de s’identifier à l’humanité, étant donné l’importance de la distinction entre l’endogroupe et l’exogroupe, si essentielle au judaïsme. En outre, Levinson interprète l’exigence de l’assimilation des Juifs, formulée par l’antisémite Mack, comme l’exigence que « les Juifs se liquident, abandonnent complètement leur identité culturelle et adhèrent aux mœurs dominantes » (p. 97). Levinson voit l’exigence de l’assimilation et donc l’abandon des processus de catégorisation sociale rigide en endo et exogroupe comme un aspect de la psychopathologie antisémite de Mack, alors qu’il exprime nettement la volonté que l’antisémite s’identifie à l’humanité et abandonne les processus de catégorisation sociale distinguant l’endogroupe et l’exogroupe. De façon on ne peut plus claire, l’ethnocentrisme et sa catégorisation sociale concomitante en endogroupe et exogroupe doit être réservée aux Juifs et incriminée comme un trait pathologique chez les Gentils.

Les matériaux présentés dans notre présent ouvrage indiquent qu’un courant majeur de l’activité intellectuelle juive a consisté à promouvoir les opinions politiques de gauche et d’extrême-gauche chez les Gentils. Ici, Levinson relie l’ethnocentrisme au conservatisme économique et politique, sous-entendant que ces attitudes font partie d’une pathologie sociale plus vaste qui dérive en dernières instance de rapports perturbés entre parents et enfants. Levinson affirme qu’il y a un lien entre conservatisme politique, conservatisme économique (soutien à l’autorité et à l’idéologie politico-économique) et ethnocentrisme (stigmatisation des exogroupes). Toutefois, « le développement des points de vue de gauche et d’extrême-gauche s’accompagne en général d’un imaginaire et d’attitudes identiques à celles qui sous-tendent l’idéologie ethno-centrique : opposition à la hiérarchie et aux rapports de commandement et d’obéissance, rejet des barrières de groupe et de classe, insistance sur l’interaction égalitaire, et ainsi de suite » (p. 181).

Ainsi donc, la supériorité morale du rejet des barrières entre les groupes est affirmée par une publication officielle de l’AJCommittee, organisation qui se consacre à la défense d’un mode de vie où les barrières de facto entre les groupes et la dissuasion des mariages mixtes ont été et continuent d’être tout à fait essentielles et prises très à cœur par les militants juifs. Compte tenu des preuves écrasantes qui montrent que les Juifs soutiennent les projets politiques de gauche et d’extrême-gauche tout en continuant à se reconnaître franchement comme Juifs, on doit conclure que ces données confirment les analyses présentées jusqu’ici : le gauchisme chez les Juifs fonctionne comme un moyen de minorer l’importance de la distinction entre Juifs et Gentils parmi les Gentils, sans cesser de permettre sa continuation chez les Juifs.

Levinson avance ensuite une analyse aux conséquences considérables. Il présente des données qui montrent que les individus qui ont des préférences politiques qui ne sont pas celles de leurs pères réalisent des scores d’ethnocentrisme moins élevés que la moyenne. Il avance l’idée que la révolte contre le père est un indice prédictif du manque d’ethnocentrisme : « les ethnocentristes tendent à la docilité à l’égard de l’autorité de l’endogroupe, les anti-ethnocentristes tendent à la critique et à la rébellion, or (…) la famille est le premier et le plus typique des endogroupes. » (p. 192)

Levinson demande au lecteur d’envisager une situation avec deux générations : la première tend à un fort ethnocentrisme et au conservatisme politique, autrement dit, ils s’identifient à leur groupe ethnique et à ses intérêts économiques et politiques perçus. Pour prédire la reproduction de ces traits, il faut savoir si les enfants vont se rebeller contre leur pères. La conclusion de ce syllogisme, étant donné les valeurs qui sont implicites dans cette étude, est que la rébellion contre les valeurs parentales est psychologiquement saine parce qu’elle aboutit à une baisse des scores sur l’échelle de l’ethnocentrisme. Inversement, le manque de rébellion contre les parents est implicitement considéré comme pathologique. Ces idées sont développées dans les derniers chapitres de la Personnalité autoritaire et constituent un aspect essentiel du projet tout entier.

On se demande bien si ces savants défendraient autant l’idée que les enfants juifs devraient rejeter leurs familles en tant qu’endogroupe prototypique. La transmission séculaire du judaïsme a toujours exigé que les enfants acceptassent les valeurs de leurs parents. Au troisième chapitre du présent ouvrage, nous avons fait remarquer que les étudiants juifs d’extrême-gauche des années 1960 s’identifiaient fortement à leurs parents et au judaïsme, ce qui n’était pas le cas de leurs homologues non-juifs. J’ai aussi examiné les pratiques de socialisation par lesquelles les enfants juifs apprenaient à placer les intérêts de la communauté au-dessus de leurs intérêts individuels. Ces pratiques fonctionnent de façon à renforcer la loyauté à l’endogroupe juif. Pour le dire encore une fois, il y a là une duplicité implicite : la rébellion contre les parents et l’abandon absolu de toutes les références à l’endogroupe sont un zénith moral pour les Gentils, alors que les Juifs sont implicitement invités à maintenir et renforcer leur sentiment d’appartenance à l’endogroupe et à marcher sur les pas de leurs parents.

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