Culture de la Critique : L’implication juive dans l’élaboration de la politique migratoire U.S. (2)

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Paru dans Blanche Europe

Par Kevin MacDonald

L’effort juif visant à transformer les États-Unis en une société pluraliste a été mené sur plusieurs fronts. À côté des activités de législation et de lobbying liées à la politique d’immigration, nous mentionnerons aussi l’effort juif fourni dans la sphère intellectuelle et universitaire, dans celle des rapports entre églises et État et enfin leur effort en vue d’organiser les Afro-américains en tant que force politique et culturelle.

1. Efforts intellectuels et universitaires. D. A. Hollinger a mis le doigt sur « la transformation ethno-confessionnelle de la démographie du monde universitaire américain » dans la période allant des années 1930 aux années 1960 (Science, Jews, and Secular Culture : Studies in Mid-Twentieth-Century American Intellectual History, p. 4). Il a aussi remarqué le rôle de l’influence juive dans l’orientation vers la sécularisation de la société américaine et la promotion d’un idéal cosmopolitique. La progression de cette influence a très vraisemblablement tenu aux luttes politiques des années 1920 portant sur l’immigration. Hollinger fait remarquer que « l’influence du vieil establishment protestant persista jusque dans les années 1960, phénomène en grande partie lié à la loi sur l’immigration de 1924. Si l’immigration massive de catholiques et de Juifs avait maintenu ses taux d’avant 1924, l’histoire des États-Unis en eût été changée, en raison de la probable diminution rapide de l’hégémonie culturelle protestante, comme on peut raisonnablement le supposer. La politique de restriction migratoire a redonné vie et oxygène à cette hégémonie » (ibidem, p. 22). Il n’est pas déraisonnable d’affirmer que les batailles portant sur l’immigration de la période 1881-1965 ont contribué d’une façon cruciale à façonner la physionomie de la culture américaine de la fin du vingtième siècle.

Dans ce cadre, l’idéologie voulant que les États-Unis aient vocation à être une société ethniquement et culturellement pluraliste revêt un intérêt tout particulier. Horace Kallen en tête, les intellectuels juifs ont été à l’avant-garde de la formulation de modèles présentant les États-Unis comme une société pluraliste du point de vue ethnique et culturel. Kallen exprimait dans sa personne-même la valeur du pluralisme culturel du point de vue de l’intérêt juif qu’est la préservation de son séparatisme culturel : cette idéologie du pluralisme culturel s’associait chez lui à une immersion profonde dans l’histoire et la littérature juive et à une défense du sionisme et à une activité politique menée au nom des Juifs d’Europe de l’Est.

Kallen élabora un idéal « polycentrique » destiné à gouverner les rapports entre ethnies en Amérique. Il définissait l’ethnie comme découlant de la dotation biologique des individus, ce qui impliquait que les Juifs pussent à la fois demeurer un groupe génétiquement et culturellement soudé et participer aux institutions américaines démocratiques. Cette conception faisant des États-Unis un ensemble de groupes ethno-culturels séparés s’accompagnait de l’idéologie voulant que les rapports entre ces groupes fussent marqués par la coopération et empreints de douceur. « Kallen, entouré par un tourbillons de conflits, élevait son regard vers ce domaine idéal où la diversité et l’harmonie coexistaient » (Higham, op. cit. p.209). De même en Allemagne, le dirigeant juif Moritz Lazarus défendait l’idée, contre l’intellectuel allemand Heinrich von Treitschke, que le maintien de la séparation entre divers groupes ethniques contribuait à la richesse de la culture allemande. Lazarus avait élaboré une doctrine de la double loyauté, qui était devenue une pierre angulaire du mouvement sioniste. En 1862 déjà, Moses Hess avait développé l’idée que le judaïsme mènerait le monde dans une ère d’harmonie universelle, où chaque groupe ethnique conserverait son existence séparée, sans qu’aucun groupe ne pût dominer la moindre parcelle de terrain. (cf. SAID, chap. 5)

Kallen écrivit son livre de 1915 pour s’opposer aux idées d’Edward A. Ross, entre autres. Ross était un sociologue darwinien qui pensait que l’existence de groupes clairement démarqués les uns des autres tendait à provoquer entre les groupes une compétition pour les ressources – point de vue correspondant tout à fait aux données et aux théories que j’ai présentées dans SAID. La remarque d’Higham est intéressante en ce qu’elle montre que les idées romantiques de Kallen sur la coexistence des groupes étaient massivement contredites par la réalité de la compétition entre groupes telle qu’elle existait à sa propre époque. Il faut ici souligner que Kallen faisait partie de la direction de l’AJCongress. Pendant les années 1920 et 1930, l’AJCongress se faisait le champion des droits économiques et politiques du groupe juif en Europe de l’Est, à une époque de grandes tensions ethniques et de persécution des Juifs et malgré la crainte diffuse que de telles revendications n’exacerbassent les tensions en cours. L’AJCongress exigeait qu’on accordât aux Juifs une représentation politique proportionnelle à leur nombre et qu’on protégeât l’autonomie de leur culture nationale. Les traités passés entre pays de l’est européen et la Turquie comprenaient des dispositions obligeant les États à dispenser une instruction dans les langues des minorités et à accorder aux Juifs le droit de refuser d’ester en justice ou de participer à tout autre réunion publique le jour du shabbat. (cf. M. Frommer, The American Jewish Congress : A History, 1914-1950, p. 162)

L’idée du pluralisme culturel en tant que modèle pour les États-Unis fut popularisée dans la gentilité intellectuelle par John Dewey, lequel fut à son tour mis en avant par les intellectuels juifs : « Si des congrégationnalistes déchus comme Dewey n’avaient pas besoin des immigrés pour les inciter à faire reculer les frontières des sensibilités protestantes, même les plus à gauche, les gens comme Dewey étaient encouragés de façon retentissante à le faire par les intellectuels juifs qu’ils fréquentaient dans les cercles universitaires et littéraires » (Hollinger, op. cit. p. 24). « Parmi les forces en présence [dans la guerre culturelle des années 1940], il y avait une intelligentsia de gauche, basée largement (…) dans les départements de philosophie et de sciences humaines (…). Leur chef de file était le vieux John Dewey, qui contribuait à la cause par quelques discours et articles » (loc. cit. p. 160). (Les responsables de Partisan Review, revue principale des New York Intellectuals, publièrent des œuvres de Dewey et l’appelèrent « le philosophe en chef de l’Amérique » [PR # 13, 1946] ; Sidney Hook, ancien élève de Dewey, ne tarissait pas d’éloges pour lui, l’appelant « le dirigeant intellectuel de la gauche aux États-Unis » et « une sorte de tribun intellectuel des causes progressistes ».)

En qualité de dirigeant laïciste, Dewey s’était allié avec un groupe d’intellectuels juifs qui s’opposaient aux « formulations spécifiquement chrétiennes de la démocratie américaine » (Hollinger, op. cit. p. 158). Il était lié de près aux New York Intellectuals, qui pour beaucoup étaient trotskystes. Ainsi présida-t-il la Commissions Dewey qui blanchit Trotsky des accusations portées à son encontre lors des procès de Moscou de 1936. Dewey avait une très forte influence dans le public en général. Henry Commager avait défini Dewey comme « le guide, le mentor et la conscience du peuple américain ; il n’est presque pas exagéré de soutenir que pour toute une génération, aucune question n’était vraiment éclairée tant que Dewey n’avait pas parlé » (in Sandel, ‘Dewey rides again’ New York Review of Books, mai 1996).

Trotsky et le shabbat goy Dewey en 1937 

Dewey était le champion de l’« instruction progressiste » et contribua à la fondation de la New School of Social Research et à l’American Civil Liberties Union, organisations essentiellement juives (Goldberg, Jewish Power : Inside the American Jewish Establishment, p. 131). Dewey, dont le « manque de présence en tant qu’auteur et orateur et le côté falot de sa personnalité faisaient que sa popularité représentait une sorte de mystère », incarnait aux yeux du public un mouvement dominé par des intellectuels juifs, à l’instar d’autres Gentils que nous avons examinés dans cet ouvrage.

Les idées de Kallen ont beaucoup contribué à l’élaboration des idées que les Juifs se font de leur condition en Amérique. Son influence était déjà attestée en 1915 chez des sionistes américains comme Louis D. Brandeis. Celui-ci considérait que les États-Unis étaient composés de différentes nationalités dont le libre développement « enrichirait spirituellement les États-Unis et en ferait une démocratie par excellence » (in Gal, ‘Brandeis, Judaism, and Sionism’ in Brandeis in America, p. 70). Ces idées devinrent « le trait distinctif du sionisme américain dominant, aussi bien laïc que religieux » (loc. cit. p. 70). Le pluralisme culturel était aussi le trait distinctif du mouvement pour des rapports inter-ethniques qui exista dans l’après-Deuxième Guerre mondiale et qui était dominé par les Juifs. Cependant, les intellectuels en question formulaient la chose en termes d’ « unité dans la diversité » ou de « démocratie culturelle », afin de retrancher les connotations renvoyant à l’idée que les États-Unis eussent vocation à vraiment devenir une fédération de différents groupes nationaux, position défendue par l’AJCongress à l’égard des pays d’Europe de l’Est, entre autres.

L’influence de Kallen s’étendait à l’ensemble des Juifs instruits :

Le pluralisme, légitimant la préservation d’une culture minoritaire au milieu d’une société hôte majoritaire, fonctionnait comme un point d’attache pour les Juifs instruits de la deuxième génération. Il alimentait leur sens de la cohésion et soutenait leurs efforts communautaires tenaces pendant les rigueurs de la grande dépression, marquées par un regain d’antisémitisme, et lors du choc du nazisme et de l’holocauste. Il en alla ainsi jusqu’au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, où l’émergence du sionisme répandit dans la juiverie américaine un apogée de ferveur, liée à son idée de rédemption. (Sachar, op.cit. p. 427)

Comme le dit David Petergorsky, directeur exécutif de l’AJCongress, lors de son discours à la convention bi-annuelle de l’AJCongress en 1948 :

Nous sommes profondément convaincus que la survie juive dépendra de sa planche de salut en Palestine, pour une part, et de l’existence d’une communauté juive créative, consciente et bien intégrée dans ce pays, pour une autre part. Une communauté créative de ce genre ne peut exister que dans le cadre d’une société démocratique en expansion, où les institutions et les orientations politiques donnent au concept de pluralisme culturel son sens plein et entier. (in Svonkin, op. cit. p. 82)

À coté de l’idéologie du pluralisme ethnique et culturel, le succès final des façons de voir juives pour ce qui touche à l’immigration a été favorisé par les mouvements intellectuels que nous avons examinés aux chapitres 2 à 6. Ces mouvements, et singulièrement l’œuvre de Franz Boas, ont provoqué la chute de la pensée évolutionnaire et biologique dans le monde universitaire. Bien qu’elle n’eussent quasiment aucune incidence sur la position restrictionniste en matière d’immigration dans les débats aux congrès (l’argument essentiel des restrictionnistes était que par justice, il fallait maintenir le statu quo ethnique), les théories évolutionnistes sur la race et l’ethnie, en particulier celles de Madison Grant dans The Passing of the Great Race (1921) faisaient partie de l’esprit du temps. Grant affirmait que le fonds génétique des colons américains d’origine étant issu d’éléments raciaux nordiques et supérieurs, l’immigration d’individus d’autres races ferait baisser le niveau de compétence de la société entière et mettrait en danger les institutions démocratiques et républicaines. Les idées de Grant étaient popularisées dans les médias de l’époque des débats sur l’immigration et suscitèrent des reproches dans des publications juives comme The American Hebrew.

La lettre de Grant au House Committee on Immigration and Naturalization soulignait l’argument principal des restrictionnistes, selon lequel il était juste et équitable, pour tous les groupes ethniques présents dans le pays, de prendre pour base de la loi sur l’immigration le recensement de 1890 des personnes nées à l’étranger ; alors que l’usage du recensement de 1910 empiéterait sur les droits des « Américains de souche dont les ancêtres étaient dans ce pays avant son indépendance ». Il défendait également l’idée de quotas pour restreindre l’immigration des gens venus du Nouveau Monde, par ce que « ces pays fournissent dans certains cas des immigrés fort indésirables. Les Mexicains qui viennent aux États-Unis sont dans leur immense majorité de sang indien, or les récents tests d’intelligence ont montré leur très bas niveau intellectuel. Nous avons déjà trop de ces gens dans nos États du Sud-Ouest ; il faudrait limiter leur croissance. »

Grant se préoccupait du fait que les nouveaux immigrés n’étaient pas assimilables. Il ajouta à la lettre en question un éditorial de la Chicago Tribune qui évoquait la situation de la commune de Hamtramck dans le Michigan, où les immigrés récents exigeaient, paraît-il, « le pouvoir polonais », l’expulsion des non-Polonais et l’emploi de la seule langue polonaise par les autorités fédérales. Grant expliquait aussi que les différences de taux de fécondité entre ethnies déboucheraient sur le remplacement des groupes où les mariages étaient plus tardifs et moins féconds – remarque qui reflète les différences ethniques dans les stratégies d’histoire de vie (cf. J. P. Rushton, Race, Evolution, and Behavior : A Life-History Perspective). Il s’inquiétait explicitement de la possibilité que son groupe ethnique fût remplacé par d’autres groupes ethniques connaissant une croissance démographique plus élevée.

Confirmant ses préoccupations touchant à l’immigration issue du Mexique, des données récentes montrent que les jeunes femmes d’origine mexicaine sont celles qui ont le taux de fécondité le plus élevé des États-Unis, de sorte que les gens d’origine mexicaine seront majoritaires en Californie à l’horizon 2040. En 1995, les femmes de 15 à 19 ans d’origine mexicaine avaient un taux de fécondité de 125 pour 1000, contre 39 pour 1000 chez les Blanches non-hispaniques et 99 pour 1000 chez les noires non-hispaniques. Il y a 3,3 enfants par femme chez les Hispaniques, 2,2 enfants par femmes chez les Noirs non-hispaniques et 1,8 enfants par femme chez les Blancs non-hispaniques (Los Angeles Times du 13 février 1998). Qui plus est, les militants latinos ont un projet explicite de « reconquête » des États-Unis par l’immigration et l’accroissement démographique.

Au deuxième chapitre, nous avons expliqué que Stephen Jay Gould et Leon Kamin ont présenté un tableau très exagéré et en grande partie faux du rôle des débats sur le QI dans les années 1920 qui eurent lieu à l’occasion des débats sur les lois de restriction de l’immigration. Il est aussi très facile de surestimer l’importance des théories de la supériorité nordique en tant qu’élément du sentiment restrictionniste chez l’homme de la rue et les parlementaires. Comme le fait remarquer Singerman : « l’antisémitisme racial » n’était d’usage que chez une « poignée d’auteurs » et le « problème juif » (…) était une préoccupation mineure même chez des auteurs à succès comme Madison Grant ou T. Lothrop Stoddard. Aucun des individus examinés [dans l’étude de Singerman] ne peut être considéré comme un démolisseur de Juif professionnel ou un propagandiste anti-juif à plein temps » (‘The Jew as a racial alien’ in Antisemitism in American History, p. 118-119).

Comme nous l’avons dit, les arguments liés à la supériorité nordique, y compris leur supériorité intellectuelle, réelle ou supposée, jouèrent un rôle remarquablement faible lors des débats au Congrès sur l’immigration pendant les années 1920 : l’argument commun des restrictionnistes était que la politique migratoire devait refléter équitablement les intérêts de tous les groupes ethniques présents dans le pays. Il y a même des preuves que l’argument de la supériorité nordique n’était pas vraiment au goût du public : un membre de la Immigration Restriction League déclara en 1924 que « le pays en a assez d’entendre parler de ces histoires pédantesques de supériorité nordique » (in Samelson, ‘On the science and politics of the IQ’, Social Research # 42, 1979).

Ceci étant, le déclin des théories évolutionnaires et biologiques de la race et de l’ethnie a vraisemblablement facilité le changement complet de marée de la politique migratoire provoqué par la loi de 1965. Comme l’a indiqué Higham, au moment de cette victoire finale entérinée par la loi de 1965, laquelle retirait le double critère de l’origine nationale et raciale du choix de l’immigré et ouvrait l’immigration à tous les groupes humains, le point de vue boasien sur le déterminisme culturel et l’anti-biologisme était déjà devenu la pensée commune à l’université. Moyennant quoi, il était « devenu intellectuellement à la mode de rejeter l’existence même des différences ethniques persistantes. Cette réaction d’ensemble priva les sentiments raciaux du peuple d’une puissante arme idéologique » (Higham, op. cit, p. 58-59).

Les intellectuels juifs étaient de beaucoup les plus engagés dans le combat pour éradiquer les idées racialistes de Grant et des autres. De fait, même pendant les premiers débats menant aux lois de 1921 et 1924, les restrictionnistes percevaient qu’ils étaient attaqués par les intellectuels juifs. En 1918, Prescott F. Hall, secrétaire de la Immigration Restriction League, écrivit à Grant : « Ce que je voudrais (…) ce sont les noms de quelques anthropologues de renom qui se sont déclarés en faveur de l’idée d’inégalité des races (…). Comme je me retrouve sans cesse à devoir batailler avec les Juifs autour de l’argument de l’égalité, je pensais que vous pourriez peut-être me donner quelques noms de savants que je pourrais citer pour soutenir ma cause » (in Samelson, op. cit. p. 467)

Grant pensait aussi que les Juifs étaient à la manœuvre pour discréditer la recherche raciale. Dans son introduction de l’édition de 1921 de The Passing of the Great Race, il déplorait le fait qu’il était « pour ainsi dire impossible de publier dans un journal américain quelque réflexion que ce soit sur certaines religions ou certaines races qui sont hystériquement chatouilleuses, même lorsqu’on ne fait qu’énoncer leur nom. L’idée sous-jacente semble être que si la publication en est censurée, les faits eux-mêmes disparaîtront. À l’étranger, la situation est tout aussi mauvaise. En France, l’un des plus éminents anthropologues [il s’agit de Georges Vacher de Lapouge, NdT] rapporte que les mensurations anthropologiques des soldats au déclenchement de la Grande Guerre avaient été empêchées sous l’influence des Juifs, lesquels cherchaient à censurer toute idée de différenciation raciale en France ».

De son côté, Boas était très motivé par la question de l’immigration, telle qu’elle existait au début du XXe siècle. Carl Degler indique que sa correspondance professionnelle « révèle qu’un motif de poids de son fameux projet de mensuration de crânes en 1910 était le fort intérêt personnel qu’il portait au maintien de la diversité de la population des États-Unis » (In Search of Human Nature : The Decline and Revival of Darwinism in American Social Thought, p. 74). L’étude de Boas, dont les conclusions avaient été citées dans le journal des débats du Congrès par le représentant Emanuel Celler, pendant le débat sur la restriction de l’immigration (Congressional Record du 8 avril 1924, p. 5915-5916), affirmait que c’étaient les différences environnementales consécutives à l’immigration qui causaient les différences crâniologiques. (À cette époque, la détermination de « l’indice céphalique » était la principale mesure que faisaient les scientifiques impliqués dans les recherches raciales).

Boas expliquait que son étude montrait que tous les groupes étrangers qui jouissaient de circonstances sociales favorables étaient assimilés aux États-Unis, dans la mesure où leurs mensurations physiques correspondaient à celles du type américain. Bien qu’il fît des conclusions beaucoup plus circonspectes dans le corps même de son rapport, Boas écrivit en introduction que « toute crainte d’une influence défavorable, provenant de l’immigration de l’Europe du Sud, sur le corps de notre peuple devrait être écartée » (Reports of the Immigration Commission, ‘Changes in Bodily Form of Descendants of Immigrants’ – 1911, p. 5). Degler confirme la réalité de l’implication de Boas dans la question immigrée, qui apparaissait dans ses explications environnementalistes des différences mentales entre enfants immigrés et enfants de souche, en faisant la remarque suivante : « Il est difficile de comprendre pourquoi Boas avait proposé une interprétation aussi controuvée, tant qu’on ne repère pas son désir de faire apparaître sous un jour favorable le retard mental manifeste des enfants immigrés » (op. cit. p. 75).

L’idéologie de l’égalité raciale était une arme de choix pour les partisans de l’ouverture du droit à l’immigration de tous les groupes humains. L’AJCongress, par exemple, fit cette déclaration au Congrès en 1951 :

Les découvertes de la science doivent forcer même ceux qui parmi nous sont les plus imbus de préjugés, à reconnaître, tout comme nous le faisons au sujet de la loi de la gravité, que l’intelligence, la moralité et le caractère n’ont aucun rapport d’aucune sorte avec la géographie ou le lieu de naissance.

La déclaration citait à ce sujet des écrits populaires de Boas sur ce sujet, ainsi qu’Ashley Montagu, son protégé, qui était l’opposant le plus en vue du concept de race dans cette période. Montagu, qui s’appelait en réalité Israel Ehrenberg, expliquait, juste après la Deuxième Guerre mondiale, que les êtres humains avaient une tendance innée à la coopération, mais aucune à l’agressivité, et qu’il existe une fraternité universelle entre les êtres humains.

En 1952, Margaret Mead, elle aussi protégée de Boas, témoigna devant la President’s Commission on Immigration and Naturalization que « tous les groupes humains ont les mêmes potentialités (…) À ce jour, les meilleures données anthropologiques suggèrent que les individus de tous les groupes connaissent à peu près la même distribution de potentialités. » (PCIN 1953, p. 92). Un autre témoin déclara que le bureau exécutif de l’American Anthropological Association avait unanimement entériné la proposition selon laquelle « toutes les données scientifiques indiquent que tous les peuples sont intrinsèquement capables d’acquérir notre civilisation ou de s’y adapter » (PCIN 1953, p. 93) (cf. le chapitre 2 qui examine l’effort couronné des succès des boasiens en vue de la domination de l’AAA).

En 1965, le sénateur Jacob Javits put sereinement annoncer, lors du débat sur la loi relative à l’immigration, que « la voix impérative de la conscience, aussi bien que les préceptes des sociologues, nous disent que l’immigration telle qu’elle existe sous le régime des quotas, est une mauvaise chose qui n’a aucun fondement en raison ou en fait, car nous avons dépassé le stade où l’on pouvait dire qu’un homme est meilleur qu’un autre à cause de la couleur de sa peau. » (Congressional Records, III, 1965, p. 24469). La révolution intellectuelle et sa traduction politique étaient achevées.

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