Benoist-Méchin sur Hitler et le National-Socialisme

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BENOIST-MECHIN SUR HITLER ET LE NATIONAL-SOCIALISME

Jacques Benoist-Méchin (1901-1983)

« Durant tout le temps où j’avais été en présence du Führer, pas une seule fois celui-ci n’avait parlé de la France comme d’une entité douée d’une existence individuelle, ayant ses problèmes, sa souffrance, son histoire, et pour tout dire, son âme, mais seulement comme d’un instrument susceptible de faciliter ou de contrarier ses projets personnels. J’eus l’impression que les pays étrangers n’existaient dans la pensée de Hitler que par rapport au Reich, c’est-à-dire dans la seule mesure où ils servaient ses desseins. Ce qu’il appelait l’Europe, c’était en réalité un Reich grand-allemand, dont les frontières élargies sous la pression de ses armées avaient fini par coïncider avec les limites du continent.

Certes, je ne pouvais le blâmer de penser avant tout à son pays ; mais j’étais inquiet de le voir penser exclusivement à lui. Cela me confirmait dans mon sentiment qu’il n’était pas le type d’homme capable de fédérer le continent. Il était trop profondément enraciné dans les problèmes spécifiques de son peuple. Il était resté, essentiellement, le Führer des Germains, et ne poursuivait d’autre but que la victoire de sa tribu. J’avais cru, jusqu’à ce jour que, jailli des flancs de la race aryenne, c’était son salut qui le hantait, sans distinction de nationalité ni de frontières, et que son énergie surhumaine était la condensation, dans une seule tête, de la volonté farouche de ne pas mourir, encore latente au tréfonds de la race blanche.

Or, je venais de trouver un Hitler uniquement préoccupé du triomphe allemand et nullement hanté par une idée universelle. C’était grave ; car ses ennemis, démocrates et marxistes, prétendaient, eux, combattre pour une vérité universelle – ‘Déclaration des droits de l’homme’ ou ‘Manifeste communiste’ – ce qui donnait à leurs mots d’ordre une force d’expansion illimitée.

Bien souvent, au cours de mes voyages en Allemagne, j’avais entendu dire, au sein même du parti, que la doctrine nationale-socialiste n’était pas ‘un article d’exportation’, mais une vérité réservée aux seuls Germains de sang pur. Je n’ignorais pas la force du courant idéologique qui avait fait écarter du panthéon nazi Charlemagne et Frédéric Barberousse, champions de la tendance œcuménique et romaine du Saint-Empire, pour leur opposer Henri le Lion, duc de Saxe, incarnation du destin particulariste et national de l’Allemagne. Ceux qui en avaient fait un des précurseurs du IIIe Reich semblaient vouloir appliquer à la lettre la formule de Renan : ‘La première condition d’un esprit national est de renoncer à toute prétention de rôle universel, le rôle universel étant destructeur de la nationalité’. Or, c’était leur nationalité que les Hitlériens voulaient préserver à tout prix parce qu’elle était, pour eux, une acquisition récente et le gage de leur unité tardivement constituée.

Pourtant, qu’ils le voulussent ou non, les Allemands étaient investis, à présent, d’une mission supra-nationale et européenne. L’excès même de leur force avait fait éclater le cadre dans lequel ils se mouvaient jusqu’ici. Le déséquilibre entre l’ampleur impériale de leurs armées et l’indigence provinciale de leur diplomatie risquait d’entraîner la rupture de l’édifice. Placés en face de ce dilemme, ils étaient condamnés à le résoudre ou à périr et je ne voyais même pas l’amorce d’une solution.

A en juger d’après ses réactions, l’on pouvait se demander si le chef du IIIe Reich parviendrait à transcender son rôle de César germanique. Entre ses mains, le monde subissait une simplification brutale. Soutenir ceux qui l’aidaient, briser ceux qui lui résistaient, voilà, semblait-il, depuis Munich, le commencement et la fin de sa politique extérieure. (…) C’est pourquoi n’ayant jamais pu rallier ni convaincre, il avait toujours, pour finir, dû conquérir et écraser. Il y voyait sans doute une fatalité. Mais, pour une grande part, cette fatalité était en lui.

Vingt ans d’expérience de l’Allemagne me remontaient à la mémoire pour raviver mes appréhensions et renforcer mes craintes. Je connaissais les réactions de Hitler lorsque, jeune ouvrier à Vienne, il avait découvert la fragilité de l’Empire austro-hongrois. Je savais qu’il avait dénoncé, comme étant la cause essentielle de sa décomposition, le caractère disparate des groupes ethniques qui le constituaient – Hongrois, Croates, Tchèques, Serbes et Slovaques – et la faiblesse de l’élément germanique, trop peu nombreux pour s’opposer à la marée montante des éléments slaves et balkaniques. Il en avait conçu une violente aversion pour le système fédératif et reprochait aux dirigeants autrichiens d’avoir trahi leur mission en n’imposant pas, aux éléments faibles, l’hégémonie du seul élément fort de ce magma de peuples. J’étais persuadé que Hitler refaisait, en son âge mûr, à l’égard de l’Europe, les mêmes réflexions qu’à l’égard de l’Autriche durant sa jeunesse. Sachant que le continent entrerait en lutte, tôt ou tard, avec les autres continents, il voulait lui donner le plus de dureté possible, pour lui permettre de résister à la pression ennemie. Or, cette dureté, sans doute pensait-il ne pouvoir l’obtenir que par une suprématie absolue de l’élément germanique. Il ne voulait pas qu’on l’accusât plus tard d’avoir commis, à l’échelle continentale, la même erreur que les Habsbourg, à l’échelle austro-hongroise.

(…)

A force de tourner et de retourner ces pensées, je compris qu’il y avait deux hommes chez le Führer : le révolutionnaire et le pangermaniste – et que le second se nourrissant de tous les échecs du premier, le pangermaniste avait fini par l’emporter sur le révolutionnaire. »

(Jacques Benoist-Méchin, De la défaite au désastre, t. 1, 1984)

Voir aussi :

https://www.savitridevi.org/Benoist-Mechin_quotes.html

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