Le Werwolf, une ultime résistance

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Paru dans Blanche Europe

Article écrit par Jean Kappel dans la défunte Nouvelle Revue d’Histoire # 92, sept.oct. 2017.

La situation militaire n’a pas cessé de s’aggraver depuis la réussite, sur les côtes normandes, de l’opération Overlord. Malgré les immenses sacrifices qu’elles ont consentis, les armées allemandes battent partout en retraite et le territoire du Reich apparaît désormais dangereusement menacé.

À l’automne 1944, les Pays-Bas sont perdus, la 1è armée française débarquée en Provence est sur le point d’atteindre l’Alsace, Rome est tombée aux mains des Alliés, alors qu’à l’été les Soviétiques – qui ont envahi la Pologne et la Roumanie – s’apprêtent à porter le coup de grâce à une Wermacht désormais exsangue.

Sur tous les fronts, la coalition alliée dispose de moyens trop supérieurs pour que l’issue de la lutte ne fasse plus aucun doute et l’espoir mis par certains dans les « armes secrètes » apparaît rapidement tout à fait illusoire. À l’intérieur du Reich, les bombardements stratégiques anglo-américains transforment en champs de ruines les villes allemandes et détruisent l’appareil productif. Face à cette situation désespérée, la mobilisation du Volkssturm révèle rapidement ses limites.

Organiser la résistance dans l’Allemagne occupée

C’est dans ce contexte que le Reichsführer Heinrich Himmler imagine la mise en œuvre d’une résistance populaire dont les actions seraient en mesure de créer l’insécurité sur les arrières des troupes d’occupation et de terroriser tous ceux qui seraient tentés de « collaborer » avec les envahisseurs. L’expérience de la guerre de partisans, telle qu’elle s’est développée contre les forces allemandes en URSS ou dans les Balkans, peut servir de modèle, au même titre que la résistance opposée par les paysans allemands aux occupants suédois pendant la guerre de Trente Ans.

Pour ce faire, il faut disposer de combattants déterminés à lutter jusqu’au bout, dans des conditions particulièrement difficiles, alors que la Wermacht et la Waffen SS ne sont plus en mesure de conduire que des actions de retardement d’une défaite devenue inéluctable. Les militants nationaux-socialistes suffisamment sûrs issus du parti, les SA et les SS ne pourront suffire pour fournir les effectifs nécessaires car la plupart sont engagés sur les différents front et c’est à la jeunesse hitlérienne qu’il faut recourir.

En septembre 1944, à l’issue d’une réunion à laquelle participent Heinrich Himmler, Artur Axmann, le chef de la Hitlerjugend, Ernst Kaltenbrunner, responsable du Reichssicherheitshauptamt (Service principal de sécurité du Reich) et le colonel Otto Skorzeny, chargé au sein de la Waffen SS des opérations spéciales, la décision est prise de créer le Werwolf.

Le chef de cette unité est Hans-Adolf Prützmann, un ancien des corps francs qui, engagé en 1921 en Silésie, est entré au parti nazi en 1929 et a rejoint la SS dès l’année suivante. Il a fait ses preuves en Russie à partir de 1941, dans les Pays baltes puis en Ukraine où il a été engagé dans la lutte contre les partisans et s’est familiarisé avec leurs méthodes, une expérience dont on pense qu’elle lui sera précieuse face aux occupants de la patrie allemande. Le chef des « loups-garous » rencontre Himmler le 19 septembre et se voit nommer « inspecteur général des opérations spéciales », avec mission de recruter des agents dans les rangs de l’armée et de la Jeunesse hitlérienne, et de superviser leur instruction, assurée par des hommes de Skorzeny. Deux cent officiers, issus du contre-espionnage, du contre-terrorisme et de la Waffen SS sont sélectionnés pour former l’encadrement.

Le centre de commandement est installé à Steinbach, en Bavière. L’organisation territoriale correspond à celle des régions militaires. Pour des raisons de sécurité, c’est par le bouche-à-oreille que s’opère le recrutement, au sein des familles connues pour leur attachement au parti. Les jeunes volontaires sont dirigés vers plusieurs centres d’entraînement installés dans différentes régions, en vue d’y subir des tests de sélection rigoureux. Maniement d’armes, utilisation des mines et explosifs, sabotage, instruction radio, méthodes d’assassinat individuel ou usage du poison sont au programme. On estime au total à cinq mille le nombre de jeunes Allemands ainsi formés au combat clandestin entre novembre 1944 et avril 1945.

Des réseaux très compartimentés

Une fois leur instruction achevée, les jeunes résistants sont regroupés dans des équipes de trois à six membres placés sous l’autorité d’un chef issu de l’armée ou de la SS. Les cellules ainsi constituées sont disposées au sein de la population et forment des réseaux très compartimentés qui seront difficiles à identifier. Des dépôts secrets de vivres, d’armes et de munitions ont été constitués en vue de la lutte à venir. La réalisation de faux papier a également été prévue.

Le Werwolf frappe pour la première fois en mars 1945. Au mois d’octobre précédent, Franz Oppenhoff, un avocat antinazi, a accepté le poste de bourgmestre d’Aix-la-Chapelle que lui ont proposé d’occuper les Américains qui venaient de s’emparer de la ville.

La liquidation de ce « collaborateur » accusé de trahison par la propagande du régime, apparaît comme une priorité. L’opération est méthodiquement préparée.

Deux SS, Herbert Wenzel et Josef Leitgeb, sont secondés par deux « loups-garous », Ilse Hirsch, une jeune femme de vingt-deux ans et Erich Morgenschweiss qui n’a que seize ans. Ils pourront compter sur place sur deux autres membres du Werwolf, qui ont gagné discrètement l’ancienne capitale impériale de Charlemagne au cours des semaines précédentes pour y recueillir les renseignements nécessaires à propos de la cible visée. Le 25 mars, le bourgmestre est abattu, mais Leitgeb, qui s’est chargé du meurtre, est tué par des soldats américains et Ilse Hirsch est grièvement blessée.

L’assassinat ainsi perpétré suscite l’inquiétude dans les états-majors des forces alliées et conduit Eisenhower à prendre le temps nécessaire pour occuper méthodiquement le territoire allemand.

Le Werwolf frappe où il veut et quand il veut

Le 1er avril, la propagande de Goebbels annonce officiellement l’existence du Werwolf, dont elle affirme qu’il est en mesure de frapper où il veut et quand il veut les occupants et leurs collaborateurs.

Au cours des semaines qui suivent, les combattants du Werwolf sont spécialement actifs en Forêt Noire où le milieu naturel est particulièrement propice. Des pasteurs qui ont manifesté leur opposition au régime ou des responsables policiers travaillant avec les occupants français ou américains sont ainsi abattus.

Le 22 avril, les habitants de Degerschlacht, au sud de Stuttgart, chassent de la ville la poignée d’adolescents qui entendaient y affronter les troupes françaises. Au cours des jours suivants, un petit groupe de « loups-garous » reprend le village de Marbach am Neckar occupé par les Français.

Ceux-ci devront engager des blindés légers pour s’emparer de nouveau de la localité. Fait prisonnier, le jeune chef des partisans, un instituteur formé par le Werwolf, est fusillé. La répression ne sera pas suffisante pour dissuader les jeunes gens déterminés à poursuivre la lutte.

Les attaques contre les convois alliés se multiplient et des embuscades de ce type se répéteront pendant plusieurs mois après la fin de la guerre. Pour venir à bout de cette résistance, les Français exécutent des otages, notamment à Constance, Wannweil et Markdorf.

Un officier britannique abattu

En Allemagne du nord, les Anglo-Canadiens de Motgomery doivent également compter avec le Werwolf. Responsable local de la Jeunesse hitlérienne, Heinz Wichmann a organisé, dans la région d’Oldenbourg, un groupe de combat baptisé « Adolf Hitler ». Le 14 avril, ils tuent un fermier qui avait hissé un drapeau blanc, à l’approche des troupes ennemies. Le 25 avril, c’est un officier de liaison de l’état-major de Montgomery qui est tué près de la forêts de Lunebourg.

Quelques jours auparavant, entre Brême et Hambourg, des soldats britanniques sont tombés dans une embuscade tendue par de jeunes membres du Werwolf fondus dans la population locale. Au début du mois de mai, au nord de Hambourg, plusieurs adolescents préfèrent se suicider plutôt que de se rendre. Le 2 mai 1945, c’est un commissaire de police de Wilhelmshaven qui tombe, avec deux civils, sous les balles de deux jeunes tueurs qui, arrêtés, seront jugés en 1948 par un tribunal allemand et condamnés à la prison à perpétuité.

L’activité du Werwolf concerne tout particulièrement la Bavière. Le 28 avril 1945, l’ancien bourgmestre de Penzberg prend la place du responsable nazi qui l’avait remplacé. Les représailles sont immédiates. Hans Zöberlein, un ancien combattant passé dans l’encadrement de la SA, s’empare de la mairie avec une poignée de partisans et y arrête le maire et sept de ses compagnons. Ils sont, quelques instants plus tard, abattus sur la place publique. Huit autres suspects de trahison sont arrêtés au cours des heures qui suivent, et sont pendus après avoir été jugés par une cour martiale improvisée. Évanouis dans la nature, les responsables de ces exécutions demeureront introuvables.

Une liste noire de généraux à éliminer

À la fin du mois d’avril, les Américains capturent en Bavière six officiers et vingt-cinq soldats allemands dissimulés dans un réseau de tunnels et d’abris aménagés en forêt. Ils sont aux ordres d’un colonel Krüger qui, issu de la Wermacht, prétend être membre du Werwolf.

On découvre dans cette cache une liste noire de généraux américains susceptibles d’être des cibles. Un arsenal – comprenant des mortiers et des mitrailleuses – est saisi ainsi que des documents indiquant les modalités pratiques des actions à mener. La priorité était donnée au camouflage, à la sécurité de la « base » et au maintien du secret. Les stocks de munitions et de vivres accumulés permettraient de poursuivre le combat pendant quatre mois.

Ce dernier cas apparaît toutefois exceptionnel car l’avancée des armées alliées est trop rapide, rendant vaine toute tentative de résistance collective appuyée sur la population. Dès la mi-avril, la perspective d’une ouverture de négociations avec les alliés occidentaux conduit Himmler à ordonner à Prützmann de limiter à la propagande l’action du Werwolf. Les opérations des « loups-garous » ont, dès l’origine, suscité la méfiance de l’armée. Le maréchal Keitel, le chef de l’OKW (haut commandement des forces armées), va ordonner l’interruption de leurs actions. Le centre de formation principal de l’organisation, installé à Schlöss Hülchrath en Rhénanie, est évacué le 25 avril, alors que la station de radio établie près de Berlin a cessé d’émettre depuis l’avant-veille.

La fin est proche. La capitulation des armées d’Allemagne du nord, des Pays-Bas et du Danemark intervient le 5 mai et l’amiral Dönitz, qui a succédé à Hitler quelques jours plus tôt, prononce un discours dans lequel il appelle à cesser toute activité illégale organisée dans le cadre du Werwolf. Capturé le 11 mai par les Britanniques, Prützmann, qui craignait d’être livré aux Soviétiques, se suicide en prison le 21 mai.

Sur le front de l’Est, faute de moyens suffisants et du fait de la rapide avancée de l’Armée rouge, les unités de « loups-garous » n’ont jamais vu le jour. Quelques groupes de francs-tireurs se sont bien constitués mais les unités spéciales engagées par le NKVD sèment la terreur dans les régions conquises et dissuadent rapidement toute velléité de résistance. Staline a en effet donné des ordres de destruction des villes et de déportation des populations là où se manifestent des partisans. Certains groupes de résistance s’organisent toutefois en Pologne ou en Bohême, là où les Allemands sont victimes de purification ethnique.

La résistance impossible

Traqués par les forces alliées, coupées de la population qui aspire à un retour rapide de la paix, les derniers groupes de partisans ont vite fait de renoncer à la poursuite de la lutte. Quelques sabotages de voies ferrées, l’attentat contre le quartier général de la police de Brême en juin 1945, la découverte de caches d’armes et de listes noires de personnalités à abattre montrent cependant que le feu couve toujours sous la cendre. Quelques irréductibles demeurent encore quelques mois dans la clandestinité, mais la mort d’Hitler et l’ampleur de la défaite condamnent toute perspective d’une résistance organisée.

En fin de compte, les actions de Werwolf sont demeurées limitées et la menace a été surévaluée par les Alliés. Entreprise trop tardivement, l’organisation d’une véritable résistance populaire ne pouvait en rien changer le sort de l’Allemagne vaincue.

 

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